Kissland


Dominique Hoffer

C'est un Mercremanche, jour de pot-au-feu, que j'ai pris ma décision. Longtemps je l'avais gravée sur ma pierre, mais longtemps, je ne l'avais pas décidé. C'est le fumet des carottes et du poireau qui a sans doute poussé l'escampolette à l'extérieur de moi. Ces fumeuses odorantes volutes se sont glissées en douce de mes narines à mes esgourdes, et sont venues tacler mon humeur de ce gras matin de Mercremanche. J'ai entendu : Pars! Je suis partie. Donc.

J'ai pris mon short, mon calame, un tonneau de vin et une casquette de capitaine. Sur le quai de mes brumes, j'ai acheté un bateau, hissé ses voiles, chatouillé sa brigantine, escaladé le mat de misaine, mais rien, rien n'a même gigoté sous la houle. L'embarcation ne bougeait pas d'une vague. Peine perdue en effet, on ne m'avait pas précisé qu'il s'agissait d'un navire à air comprimé. Je dus donc louer les services d'une centaine d'accordéonistes pour faire le plein d'air.

Heureuse, je quittais enfin le port, laissant sans regret derrière moi, le pot-au- feu qui s'en réjouit, car il aimait le feu... mais ça, je le sus bien plus tard.

J'ai vogué pendant des lunes et des lunes, laissant l'air se décomprimer librement. Mais les poings du ciel, rouges comme un babybel, poussaient, je le sentais bien, ma coquille de moi vers un unique point que je ne parvenais pas encore à définir. Bientôt, des côtes lardées de terre m'apparurent et je reconnus, à ma grande joie, Casablanca la brune. Je freinais de justesse et tricotais tant bien que mal un créneau pour caler mon engin. Puis je sautais, allègre sur le quai, et enroulais mon bout de cordage autour de la bite d'amarrage qui frémit sous la corde. J'aperçus à deux pas, le Rick's café. C'était là. Là, que mon matin de Mercremanche m'avait guidée.

J'entrais. J'y bus un whisky, non, trois, oui, trois, parce que l'air que jouait et fredonnait ce type bancal sur un vieux piano droit, là-bas, au fond de la salle, se mit à bouleverser mon ventre... ça me soufflait dedans, du gris, du doux, du feutre comme sur la tête d'un Bogey vertueux.. Ça me fit amoureuse aussi, d'un coup, d'un seul, mais de personne, de l'amour, juste. C'est ça qui a fait que les paroles de cette chanson ont commencé à clapoter dans mon verre :

"You must remember this
A kiss is just a kiss,
a sigh is just a sigh.
The fundamental things apply
As time goes by...."

J'ai passé le reste de la nuit à vider la bouteille et a mangé cet air-là. Au petit matin, je me suis réveillée sur le zinc, la tête collée au bar et la main droite serrant encore mon verre vide. Rick, le patron m'a offert un café, une cigarette et un baiser fougueux. j'ai tout accepté sans broncher. Après je suis partie en titubant vers les quais et je me suis assise sur un tonneau. J'y suis restée des heures. Vers midi, un marin est venu me dévisager. Je me suis sentie nue, alors, je lui ai piqué sa veste. Il n'a pas réagi, a toussé, puis m'a dit: "Rick te cherche partout! "... ça m'a plu qu'il me cherche. J'ai rendu sa veste au marin, lui ai tapé un sourire sur l'épaule et suis partie en direction de mon rafiot. J'avais d'autres amours à rêver, ailleurs.

As time goes by... même un matin de Mercremanche qui sentait bon le pot-au- feu.

©CD, in « Tess et Raoul précédé de Breuilles", à commander dans toutes les bonnes librairies (distrib Librest) ou ici

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