Jumièges



On est Dimanche, il est dix heures. Jeanne Décosse est arrivée hier de Paris par le train de dix-huit heures trente-quatre. Sa sœur Charlotte est venue avec son fils Paul la chercher à la gare de Rouen. Elle a dormi chez elle à Sainte-Marguerite sur Duclair.
Elle s'est levée tôt ce matin. Sa sœur lui a prêté sa voiture.
En arrivant à Jumièges, elle s'est garée sur la petite place de la mairie. Elle a claqué la portière, machinalement. Au même instant, une brise imprévue est venue surprendre ses narines. Ce souffle furtif avait la saveur âpre de l’encre. Il a surgi hors d'elle comme ça et comme si pourtant il avait toujours été en elle. Vestige ignoré de ses autres instants, ceux d'avant, peut-être. Pas bien compris d’où venait cette odeur, ça l’a un peu troublée, mais vite, elle a oublié. D’un café, oui, Jeanne avait envie.
La petite place était calme comme une pomme verte dans l’herbe rouge, coquette et fleurie comme un cottage anglais. Inutile de mentionner les façades à colombages. C’est l’évidence ici. Elle est allée s’asseoir à la terrasse du bar des sports. Là, pour une fois, elle a profité de l’instant, savouré plutôt: quelques secondes rares d’enchantement, pleines, entières, volatiles aussi.
- Vous voulez de la lecture ?
Jeanne a failli s’étouffer en allumant sa cigarette. Un serveur aux joues rondes lui tendait un journal.
- Non, vous êtes gentil, merci.
- Vous v’nez visiter l’abbaye ?
- Oui et non. Je connais déjà. Je ne me souviens plus à quelle heure elle ouvre exactement ?
- A neuf heures et demi... Mais à c’t heure-là, j’pense que vous s’rez la seule !
- ça ne me dérange pas.
- Vous êtes d’ici ?
- Oui et non.
- Encore ! alors vous, c’est sûr qu’vous êtes du coin ! P’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non, comme on dit, hein !
- Comme on dit !.... je n’avais jamais remarqué, elle est superbe cette bâtisse là-bas, avec ses tourelles ! elle date de quand ?
- Ah! la poste!... ben à vrai dire, j’sais pas ! tout ce que j’ sais, c’est que Maurice Leblanc, vous savez, Arsène Lupin, venait de temps en temps passer ses vacances chez son oncle qui possédait cette maison…J’crois même que c’est ici qu’il a écrit la Comtesse de Cagliastro !
- Ah, oui vraiment !
- C'est qu’c’est riche d’histoire par là !.. T'nez, Maupassant aussi a parlé de Jumièges dans un d’ses contes, ça s’appelle l’Normand, je crois!
- Ah, je ne connais pas!
- Bah! On n’peut pas tout connaître, hein! … dans c’conte justement, il parle de la p’tite Chapelle d’ Notre Dame du Gros Ventre, qui s’trouve pas loin d'là dans la forêt, entre Jumièges et Duclair….
- Vous en savez des choses !
- Avec le tourisme on est bien obligé, hein !
- C’est étonnant ce nom " Notre Dame du Gros Ventre" !
- Oh, j’crois que c’est parce qu’elle était dédiée aux filles-mères, mais aujourd’hui, on n’l’appelle plus comme ça ! Allez !... qu'est-ce que j'vous sers?
- un café, s'il vous plaît!
- et un café pour la p'tite dame! c'est parti!... vous êtes charmante!
- Merci... Oh, mais vous aussi, vous savez!
Il ne l’était pas vraiment. Jeanne a dit ça parce qu’à cet instant précis, elle a eu de la tendresse pour lui … ça lui fait toujours ça quand elle croit qu’elle est heureuse. Elle sait bien qu'elle est juste vaguement euphorique... ou alors c'est peut-être ça le bonheur ... Son piquant est agréable, très, mais si fluide que jamais elle ne parvient à le retenir. Elle croit que le bonheur c'est de l'eau, que la paix c'est de la terre. Elle, elle plane entre les deux, dans l'air. Souvent, elle se dit qu'elle préfèrerait être en état de paix plutôt qu’en état de bonheur, pour le garder longtemps, toujours même. Pourtant, elle aime son état d'apesanteur.
Un petit chat a traversé la place. Il s’est arrêté, l’a regardée puis, surpris par l’arrivée d’un homme, a couru se cacher sous une haie de troènes. L’homme s'est approché d'une voiture, a ouvert la portière, y a pris un objet puis l'a refermée. Il devait être britannique. Enfin elle l'a supposé à la plaque d’immatriculation. Beau. Du charme. Du mystère surtout. Pas vraiment l’air anglais, plutôt méditerranéen. Intéressant. Il est venu s’asseoir à deux tables de Jeanne.
Elle serait bien restée à entamer une partie de séduction avec lui, mais n’en avait qu’à moitié envie. A cet instant, Jeanne était bien, seule, dans son matin. Elle n’avait besoin de rien d’autre. Elle était venue pour se retrouver dans l’abbaye. Alors elle s'est levée, a traversé la rue, marché quelques mètres, admiré au passage la fameuse poste, puis a atteint le porche de la Dame de pierres. Jumièges!
C’est vrai qu'elle était seule à l’entrée, ça lui a plu.
Bien plus tard elle apprit que l'homme s'appelait Paolo Praltèse et bien plus tard, elle ne fut plus jamais seule.



©CD, reliquats d'un début de roman datant du siècle dernier …

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