Brouillard au pays des loups





Aussi épais qu'une ignorance battue en neige. Pire! un énorme grumeau coagulé par une effrayante farine de néant ! C'est à ça que ma petite tête d'enfant a confusément pensé quand ce gros nuage s'est planté sur notre route. 

Ce brouillard là, c'était une écrasante nappe blanche, opaque, plus opprimante qu'une nuit noire et nous, on était dedans, perdus, aveugles. De la ouate sans contours ni limite, si dense qu'à tenter d'y pénétrer, elle faisait craindre la chute.

Chut !...  il s'est dit ça mon petit coeur, partagé entre cette frayeur et cette sibylline attraction. L'oracle guettait… Obscurément, je la savais résistante cette vieille Citroën Traction Avant dans laquelle nous avions embarqué mon père, ma mère et mes six frères et sœurs.

Dans le terrier de mon lapin blanc, je l'avais baptisée « la mouche aux gros yeux noirs ». Je l'aimais bien cette bagnole. Elle était mon arbre à cames, forte comme un coinceur, de celui qui s'accroche à toutes les fissures et brave les montagnes. Et puis elle ressemblait à Achille mon père qui en tenait le volant … Ils avaient les mêmes sourcils broussailleux et ces yeux qui font la sûrance, à la différence que ceux de mon père étaient bleus.

Face à cette muraille blanche si ténébreuse, il avait stoppé ma mouche aux gros yeux noirs sur une des courbes d'un lacet qui surplombe Rouen, là où précisément chantent les loups : Canteleu ! Là aussi où un Flaubert dans son Achille avait posé sa retirance. Son Emma et moi, on s'ignorait encore. Bien plus tard je sus que mes brumes ne s'abîmeraient jamais dans les abysses de son ennui.

J'avais onze ans peut-être et jusqu'alors, je couvais tendrement mes portées d'étoiles dans les creux ouatés de tous les ciels : les bleus, les noirs, et même les rouges quand le vent s'en mêlait. Et puis d'un coup, d'un seul, tranchant net ma confiance telle une lame aux chimères, je découvrais qu'ils pouvaient lâcher des bouts d'eux sur la terre pour que les hommes s'y perdent. Il y avait donc un Faust au jardin de mes délices ! Bien que soudaine et brutale, cette tempête dans ma tête charriant les arbres déracinés d'une traîtrise, fut brève. Je flairais en moi vaguement mais avec force la bienfaisante magie d'un Prospero sur les âmes félonnes. Ce baiser perfide de mes ciels, je le laissai derrière mon judas et retournais à mon premier atterrement.

Ma mouche aux gros yeux noirs en arrêt devant cette calotte lactée s'était mise à cracher et à grogner toutes vibrisses dehors. Tout comme moi, elle était effrayée. La lumière aveugle de ce brouillard d'automne occultait tous mes repères. Son horizontalité diffuse me pétrifiait bien plus que la verticalité d'un aven. Il me semblait que les parois d'un gouffre tel un col utérin me rassuraient et m'aidaient à espérer une lumière. Inversement, l'albédo de cet énorme nuage échoué n'était que froide luminosité incandescente escamotant ainsi toutes mes balises. Je préférais les ténèbres à ce blanc sans confins. Ne me restait que mon père.

Ce récif nébuleux réduisait la visibilité à un mètre environ et j'avais bien conscience que l'un des côtés de la route bordait un ravin de plus de cent mètres. Je tendais l'oreille pour entendre le chant des loups puisqu'on s'était gâté sur leur terre. J'avais imaginé que la meute gîtait dans la forêt de Roumare, non loin de là et qu'ils viendraient nous secourir. Peut-être hurlaient-ils ? Mais la masse cotonneuse étouffait tous les bruits. Elle nous avait rendus sourds et aveugles. Dans ma mouche aux gros yeux, un silence inhabituel emplissait nos petites bouches d'enfant et celle de notre mère. Seul l'essoufflement qui rythmait les efforts de mon père ponctuait de son tempo la vie qui semblait s'être arrêtée.

Mètres par mètres, on avançait. Mon père avait un pied sur la route, l'autre sur la pédale de frein et tête au-delà de la portière, serrait dans ses mains d'homme le volant de ma mouche. Brave, elle lui était docile. On aurait pu serrer la tension dans nos mains tant elle y ruisselait. Moi je la voyais perler le long de ses tempes. J'en buvais chaque goutte pour en emplir mon ventre et en faire le réceptacle de sa force. A cet instant il était mon seul repère, ma branche, ma racine et je n'avais qu'une idée : lui transfuser toute la vigueur du sang de mon amour pour qu'il sauve ma famille et ma mouche.

Je crois que j'ai réussi. Ça a duré longtemps encore je crois, mais j'ai réussi. Du haut de Canteleu, on a aperçu soudain la flèche de la cathédrale de Rouen et j'ai enfin entendu les loups hurler. Je me suis retournée et sur la route, je les ai vu dévorer et déchiqueter une grosse masse blanche. Mon père a dit : c'est bon les enfants on file chez tonton Maurice !

C'était un dimanche d'automne je crois…

©CD, Août 2015


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