Ancolie


Niels Larsen Stevns


Tess venait de naître à l'ombre d'un sycomore. La brume lui faisait langes dans un halo laiteux. Lovée dans un couffin de feuilles, elle goûtait par lapées cette terre nouvelle. Déliée de celle où elle avait niché, elle n'était que fagot et sans épine encore, ne brûlait que de boire à l'outre de l'érable. Elle en tétait la figue juteuse comme une mamelle. Ce nouveau jus de vie avait un goût d'instant qui lui sucrait la panse et ça lui suffisait.

Ses petits yeux vibraient pareils au colibri comme deux oiseaux-Dieu aux mille battements d'ailes. Sans ailes cependant, elle gardait sur les joues l'ovale d'un chérubin. Sa conscience encore albe l'empêchait d'entendre des essaims de succubes qui voletaient non loin autour d'une Lilith qui attendait son heure. Et Tess bavait des sons en s'amusant du bruit qu'ils claquaient sur sa langue comme une sarabande de phonèmes étranges. Elle ignorait alors qu'en jetant son babil, elle gobait au passage des dièses et des bémols qui rouilleraient plus tard sa clef de Perceval.

Tandis que Tess cherchait son là en frappant son diapason contre l'écorce de son sycomore, l'Octobre se prélassait dans une lie de vin et le ciel le lorgnait en jutant sur des chais. Les feuilles mortes tardaient à copuler avec de lubriques asticots. Elles se contentaient de rougir aux émois d'une terre frileuse en la couvrant de leur nervures défuntes. L'humus n'avait qu'à patienter. L'automne avait ses exigences : labourer le roux sous la herse des bourrasques et les dents acérées d'un soleil encore piquant, dégrafer des boutons de cépages, et puis s'allonger sur un lit de Toussaint en attendant l'hiver. Tess, dans son printemps naissant avait mêlé son moût d'éveil à cet ocre de terre. Déjà, son petit nez frémissait de plaisir aux volutes cuivrées de la mélancolie que l'automne exhalait.

Bien plus tard elle s'en emplira les narines et chaque ligne de spleen noircira des feuilles qu'un feu de Dieu fera poussières. Sous le sycomore pourtant, Tess reviendra souvent pour y déposer des ancolies sauvages et parler longuement à la cime de l'arbre où, curieux, un Zachée scrutait.

Ce jour là, les éclats de la lune n'avaient pas encore terni le miroir de ses songes et planté dans son Graal un bouquet de tulipes comme une nature morte.

©CD in « Tess et Raoul précédé de Breuilles », Editions le Bateau Ivre

ou en librairie (Distribution Librest)


 


N.B.  "Dans l'Egypte ancienne, le sycomore est un arbre sacré se trouvant dans les jardins des rives du Nil.
Zachée, collecteur d’impôts pour l’occupant romain grimpe sur un sycomore car la foule l'empêche de voir Jésus, il est petit.
Jésus lève le regard : - Zachée, descends vite, je vais chez toi !
Zachée l’accueille avec un bonheur inouï, qui fait récriminer alentour :
- Jésus va chez lui «alors que c’est un pécheur !… 
Et Zachée entre dans la transparence de Dieu. Sa vie s’allège, son regard est de totale clarté. La brèche est ouverte : oui, il donnera tout aux pauvres!

* Monter sur un sycomore signifie participer spirituellement d'une certaine folie, celle-ci consistant à se dégager de tout intérêt terrestre, de tout ce qui est créé. Ce geste symboliserait ici la folie du détachement et un certain mépris de l'opinion, voire l'anticonformisme.
Si l'arbre est signe de vanité, l'escalader c'est faire fi de la vanité."

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