La Séraphine était dans l'armoire


(Séraphine ou les aventures de la Bérangette tombée dans les filets de Roro, l'un de ses virtuels amis échoué comme elle sur les p(l)ages de Nounet, ce nouveau continent où viennent s’échouer parfois des égomouettes… )

Michèle Torr fredonnait «Emmène-moi danser ce soir» et les nuages là-haut s’enlaçaient en valsant sur l’air doucereux bien que rocailleux de la chanteuse.

Le ciel de cet Avril avait dans sa tignasse des plumes de tourterelles. Il aimait à frôler les feuilles des mimosas que ça émoustillait jusqu’aux pointes des frissons où tête la chlorophylle. De cette roucoulade jaillissaient sous les nez, les effluves captives de leurs billes si jaunes. Parfois il s’égarait sur des plages atlantiques en poussant sur la grève un couple énamouré shabadant l’un vers l’autre. Il lui arrivait même d’asseoir sur ses cirrus des Peynet alanguis sur un banc de vapeur. Le ciel de cet Avril avait le cœur baudruche. Il n’en fallait pas plus à Bérangette pour gonfler le sien d’un cui-cui de romance.

Ça faisait des lustres que la Bérangette se terrait. Sa vie c’était linceul entre les quatre murs d’un studio aussi sombre qu’un caveau. Juste deux fenêtres où de sa triste chair son Urbi et Orbi se cognait à un puits de mort plongeant sur des poubelles d’où les cafards se faisaient la malle pour s’inviter dans les plis de son ventre. N’y voyait rien à redire la Bérangette, les acceptait, les cajolait comme les rejetons qu’elle n’avait jamais eus. La nuit, elle les allaitait comme on presse d’un pis le lait d’un désespoir. Le jour elle les brûlait dans la braise de ses cigarettes ou les noyait dans la vase de ses bafouilles aussi troubles qu’un bayou de dérision. Parfois il lui arrivait de quitter sa crypte.

C’est ce qu’elle avait fait en ce jour d’Avril, celui-là même dont le ciel s’était enivré d’une infusion de fleurs bleues. Quelques gouttes avaient dû perler le long de ses seins et à l’instar d’un filtre, envénusser ses poumons d’une sauce midinette sans adjuvant aucun. Bref, en rentrant dans sa grotte, la Bérangette était tombée en amour. Plouf! Ça lui avait fait plouf! Mais un plouf sans retour, sans éclat, sans même un ricochet ! Un plouf suspendu comme sur le fil d’un arrêt sur image qui flotterait au vent d’une promesse de tous les possibles.

En apnée, elle avait jeté ses clefs au sol et s’était précipitée vers sa troisième fenêtre, sa préférée, celle qui donnait sur un continent numérique, son nouveau monde. L’écran gris de sa lucarne luisait nuit et jour comme les flammes d’un candélabre veillant sur une divinité. D’ailleurs, un soir, elle avait cru y sentir l’esprit du monde et ça lui avait donné l’idée de l’appeler Nounet. 

Nounet, elle le vénérait comme une nonne dévouée dont l’assuétude débordait sur les murs convertis de son caveau. Ça lui faisait dans la tripe une illusoire paix qui contrôlait malgré elle le sphincter de sa tranquillité. Ainsi le transit se faisait fluide entre elle et son Nounet. Il était son ogre mangeur d’inhibition. Elle s'était faite pinocchiette et y larguait ses songes sans penser un instant qu'ils pouvaient lui mentir. Elle y semait sans crainte tous les petits cailloux qu'elle râpait sur le rocher de ses fantasmes et Ô comble de bonheur!... tous ses gravats plaisaient. Bérangette, bien lovée dans le couffin de son Nounet croyait que son bloc tout entier plaisait. C'est pour cette raison qu’elle restait des heures interminables assise devant sa troisième fenêtre à scruter la petite main qui dit “j'aime”... car elle , elle y voyait “je t'aime”.

Ce soir là, la Bérangette avait été harponnée par un de ses nouveaux amis. Sur sa photo il avait un beau chapeau et il s'appelait Roro. Il n'était pas très beau mais il était gentil et délicat. Au fil du temps, il lui avait proposé d’échanger par téléphone. Elle avait accepté. Chaque soir il l’appelait et lui faisait la cour mais il avait dès le début exigé qu’ils se vouvoient. Ça la flattait la Bérangette ce tralala désuet, l'amusait surtout et puis quand la sonnerie tintait elle se disait qu’elle comptait pour quelqu’un.

Il était si attentionné que peu à peu Bérangette s’était sentie envahie d’un amour obsessionnel pour cet homme qu’elle n’avait jamais vu mais qu’elle était bien sûre de connaître. Ils avaient tellement fusionné à travers leurs mots, leurs confidences et leur voix que quand Roro lui avait parlé de mariage, ça ne l'avait pas étonnée. Mais elle avait fait semblant d'acquiescer comme négligemment on tape de l'index la cendre d'une cigarette qui se perd dans le vent.

Depuis deux mois, ils en étaient là de leurs étreintes virtuelles... ce fameux jour d'avril énamouré avait eu sur Bérangette un effet décisif. C’était lui, elle l'avait reconnu! Son plouf s'était enfin décroché du fil et l'avait éclaboussée de lui... Il lui fallait aller à la rencontre de la chair de Roro. Elle l'avait appelé, il avait dit : "je vous attends".

Dans le TGV qui la menait vers son Roro, Bérangette n’en finissait pas de voir filer des gondoles voguant sur l’eau d’un Minnewater. Mais sur son lac d’amour des crampes volantes venaient par instant chahuter sa belle embarcation. Elle avait si peur de la voir chavirer! Heureusement son Morain de Roro venait les chasser à coups de textos répétés et ça la rassurait. Mais les crampes étaient tenaces et voraces. Et si elle ne lui plaisait pas? A force de ne pas quitter sa crypte elle avait accumulé des rondeurs qu’elle détestait. Elle avait tout fait pour les cacher, mais il les verrait forcément… et puis il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas tâter de l’homme. Le saurait-elle encore? 

Après trois heures de tangage, le train arriva enfin en gare. Elle était heureuse de retrouver cette ville qu’elle connaissait bien et qu’elle aimait. Elle y avait des amis aussi, mais elle ne les voyait plus très souvent depuis que dans sa grotte elle s'était faite anachorète. 

Cette ville, elle la trouvait gironde et racée comme un vin gouleyant tous les sens. Roro en demeurait à trois quart d’heure de route, au bord de l’océan. Sans doute était-il déjà sur le quai de la gare à l’attendre. Son cœur se serra. Elle prit peur soudain, ne voulait plus le voir … pas tout de suite. Baissant la tête, elle tira vite sa petite valise à roulettes et sortit du hall pour se trouver au dehors, à l’air. Fumer sa cigarette d’impatience! Devant elle, il lui semblait que des gens et des tramways se croisaient mais elle ne les voyait pas. Etait-il là? L’avait-il repérée? Les crampes volantes vinrent de nouveau fouetter de leurs ailes le bord de son estomac. La Bérangette n'avait qu'une envie : se retrouver dans son caveau bien au chaud, loin du monde, loin de Roro! 
- Bérangette! 

Coup de jus de son ventre à ses joues! Ebouriffée du palpitant, elle avait levé les yeux. Roro souriait. Elle non. Plus de courant! Rupture soudaine de faisceaux! Elle l'avait rallumé quand même avec ses yeux polis mais tout s'était brutalement éteint! Roro n'était pas son Roro, celui qu'elle s’était peint à la gouache de leurs mots, celui qu’elle avait caressé sous la couette érotique de l’écran, celui enfin qu’elle avait tant aimé à en blanchir ses nuits à la craie de ses désirs friables... Ce Roro là n’était pas son Tristan et le philtre magique avait cessé d’agir. Roro ne lui plaisait pas. 

Roro suintait le trop propre sur lui. Pas un faux pli sur son polo ou son pantalon noir. Ses mocassins luisaient d'un polish aussi brillant qu'un ciboire sur l'autel d'un dimanche matin. Ses cheveux bien rangés et visiblement teintés gardaient fidèlement la trace d'un peigne enduit de gomina. Le long de son épaule pendait un baise-en-ville dont il avait dû limer le cuir à coups de brosse à jouir.

Il déchaussa ses lunettes de soleil, souffla une bouffée de son gros cigare qu'ostensiblement il exhibait comme un phallus social puis dévisagea la Bérangette de l'orteil à la pointe du crâne n'omettant pas au passage de faire un checkpoint à hauteur de ses seins. Il lui claqua une bise rapide.


- C'est exactement ainsi que je vous imaginais! Venez, ma smart est garée au point minute, on va se boire un café à une terrasse !
Beurk ! ... des effluves d'after shave qui n'avait rien de la douceur d'une laine pashmina bêlèrent aux narines de Bérangette. Il lui prit la main d'office. Bérangette la retira. Il ne dit rien, mais un léger rictus lui fendit la lèvre supérieure. 


Il chargea sa valise dans le petit coffre de sa smart. La sève d'un sapin "sent-bon" accroché au rétro dégoulinait sur l'impeccable peau des sièges en skaï. Bérangette eut la vision d'une petite boîte morte. Elle songea à son caveau, se dit que dans le sien grouillaient encore la vie sous des hordes d'acariens gigotant de plaisir dans l'âpre odeur de ses cendriers pleins.

Fier comme un concombre érigeant sa verdeur au milieu d'une salade de courges, Roro invita sa conquête à la terrasse d'un bar réputé chic et cher de la ville. La Bérangette jeta un oeil sur les vieilles faces plissées et sèches comme un Causse de Gramat qui exhibaient leur clinquante vacuité sur les fauteuils en rotin de ce haut-lieu de la beauferie bourgeoise. Elle s’assit malgré tout sur une moue de dégoût qui s'écrasa mollement sur une chaise d'indifférence.

- Alors comment me trouvez-vous ? lança Roro avec assurance en nettoyant négligemment ses lunettes de soleil 
- je... euh... je vous imaginais plus grand ! improvisa la Bérangette en touillant son café 
- Plus grand ? Vous me trouvez petit ?
- Non... pas du tout ! c'est juste que vos photos me donnaient l'impression que vous étiez grand... enfin plus grand !
- Alors vous êtes déçue?
- Je n'ai pas dit ça ! Je vous répète que j'ai dit que je vous voyais plus grand. Vous êtes de taille moyenne … normal quoi ! … Oulala j'ai soif moi ! pas vous?  
- En tous cas pour moi vous êtes telle que je vous rêvais ! 

Roro déroula ses mots en tentant de capter d'un regard amoureux celui de Bérangette mais Bérangette refusa de capter et leva la tête vers le ciel en s'extasiant sur la belle journée ensoleillée et chaude qui s'annonçait. Elle se dit toutefois que cet après-midi allait sans doute être très long. Elle aurait pu partir et planter là ce Roro brillantine qui n'était décidément plus le sien. C'était sa vraie nature au fond, partir! C'est comme ça qu'elle aurait agit avant, sans même réfléchir. Mais de vivre dans sa grotte si longtemps, si seule sans amour, avait un peu biffé ses grappes de raison. Alors elle se dit qu'elle avait envie de voir la mer. Elle se dit aussi que les quelques mois de fantasmes que cet homme lui avait infligés et qu'elle avait savourés béatement valaient bien un détour face à l'océan. Roro avait en quelque sorte une dette envers elle et il devait payer.  Elle se dit ça la Bérangette, ça, oui, voilà... quitte à nouer son ennui avec les brins de raphia d'un sourire de mise. 

  Roro et ses bouffées de Havanos n'en finissaient pas de souffler des bulles de lui qui venaient platement s'éclater sur la petite table ronde de la terrasse. La Bérangette opinait distraitement du sourire tout en bigornant de son pied impatient celui de sa chaise.
- On y va ?

Surpris par le ton brut de Bérangette, Roro se fit mayonnaise tout en s'apercevant soudain qu'il n'avait pas assez d'huile pour faire monter l'addition. Bonne princesse, la Bérangette jeta sur la table les écus qu'il manquait aux bourses de Roro pour s'acquitter des deux cafés. A cet instant précis Bérangette crut voir dans le regard de Roro la vision d'un ithyphalle atomisé et elle eut juste le temps de se lever pour éviter d'en recevoir les éclats. 

Ils s'engouffrèrent ensuite de nouveau dans la smart. « Laisse moi zoom zoom zang dans ta Benz Benz Benz… » fredonna la Bérangette dans sa tête en tirant sur la ceinture de sécurité. Roro démarra en direction de l'océan et, y croyant dur comme fer, fit cap vers la presqu'île, là où fleurissait le mimosa. 

Le trajet, assez distant voire indifférent, laissa dégouliner le long de ses kilomètres une farandole de banalités gambillant sur leurs pathétiques lèvres. Au bout de trois quart d'heure de babillage, face à un Supéru, Roro tourna à droite et s'engagea dans une allée qui longeait des maisons blanches et basses avec des volets bleus d'où jaillissait du jaune de mimosa. Rien de bien original en bord de mer mais Bérangette trouva tout ça joli surtout qu'elle crut deviner au fond de cette allée, un bout de bleu salé à travers un rideau de pins verts. Et par-dessus le tout le soleil brillait ! Bérangette se dit que ça ne s'annonçait pas si mal. Elle en avait presque oublié Roro quand la voiture stoppa devant une barrière bancale dont le bois avait depuis longtemps perdu ses couleurs et son équilibre.
- Voilà ! Nous sommes arrivés ! 
 
Roro, tel un prince rococo vint ouvrir la portière de Bérangette. laquelle se fendit d'un :
- C'est donc ici que vous vivez! Joli cadre!

Ils pénétrèrent dans une petite cour où l'herbe se faisait mauvaise devant une maisonnette blanchâtre. Lui devant et elle derrière, ils enjambèrent détritus, seaux divers et sacs poubelle et contournèrent l'entrée pour arriver sur le côté de la masure où Roro, solennel introduisit des clefs dans la serrure d'une porte vitrée qui donnait sur une pièce. 
 
- Voilà mon chez moi! Je vous en prie , entrez! 

C'est là que la Bérangette commença à regretter l'inconséquence de son arlequinade et qu'elle s'interrogea sur sa santé mentale dès l'instant où elle avait décidé de suivre ce branque. Hésitante mais curieuse encore, elle fit un rapide panoramique de la pièce: un grand lit, une armoire immense, un réchaud à gaz, un évier écaillé, une table en formica, deux chaises, un petit frigo, un petit bureau avec un ordinateur portable, quelques disques, quelques livres et dans un coin un rideau sale qui cachait une douche et des WC, le tout baignant dans un remugle écoeurant de cigare froid.

- Cela faisait quatre ans que je n'avais pas fait le ménage! Je l'ai fait spécialement pour vous!  Vous avez faim ? 

On devait bien approcher le mitan de l'après midi maintenant et sûr que la Bérangette avait faim mais elle ânonna un oui riquiqui. Hors de question d'avaler quoique ce soit dans ce carré glauque. Son estomac pouvait bien attendre ! Mais le Roro insista tellement pour l'emmener faire des courses au Superu trop sympa situé de l'autre côté de la rue qu'elle capitula.

- Vous verrez, j'y connais tout l'monde, ce sont des potes, j'y ai travaillé ! et puis ça n'est pas bon de sauter un repas vous savez ! ajouta le Roro d'un ton si ratichonesque qu'elle faillit en rendre son hostie.

Son appétit se mua prestissimo en un hoquet nauséeux qu'elle retint juste à temps à la lisière de ses lèvres. Elle sortit sur le champ pour que l'air du dehors l'aide à avaler la bile fielleuse qui menaçait de gicler de sa bouche. Roro prit sa précipitation pour de l'enthousiasme et sortit non sans avoir oublier de se munir de son baise-en-ville et d'un petit panier d'osier. 
 
« Mais qu'est-ce que je fous là moi ? Qu'est-ce qui m'arrive ? C'est quoi cette brumasse épaisse qui m'empêche de calter loin de ce taré ? Elle se disait ça dans sa tête la Bérangette tout en le suivant … d'ailleurs en passant devant la smart noire et miroitante, elle ne s'était pas reconnue dans le reflet de la carrosserie.

Une fois dans le super marché aussi lugubre et désert que les toilettes d'une aire d'autoroute par un soir de pluie, Roro mit un point d'honneur à exhiber la Bérangette comme son dernier trophée de chasse. Tous les employés qu'il lui avait présentés comme étant ses meilleurs potes, vaquaient à leurs tâches absolument indifférents à ses vaines contorsions de mâle primate. Honteuse, mais d'elle-même, la Bérangette feignait d'être la bécasse de service tout en songeant qu'elle ne devait pas être la première à jouer ce rôle dans la misérable vie de Roro. Fallait-il qu'elle se méprise à ce point pour en arriver là ? 

Enfin, ils sortirent avec deux tranches de jambon , une laitue, deux pommes, un Coulommiers de Normandie et une bouteille de pif « La Villageoise ». L'état désolant de la Bérangette pouvait à ce moment tout supporter mais « la Villageoise » exigeait d'elle un gros effort supplémentaire ! Elle le fit cependant et retraversa la route avec Roro jusqu'à son gourbi de province. En marchant, tandis qu'elle ignorait son radotage sur les joies de sa vie passée de manutentionnaire à Superu , elle se dit quand même que sa vie à elle, au fond son caveau, dans la capitale là-haut, n'en était pas moins pathétique et elle sentit comme une odeur de pipi de chat lui remonter aux narines. Elle n'éprouvait aucune sympathie pour ce Roro, sûrement même de l'aversion désormais, mais ne se sentait pas moins estimable. C'était peut-être ça qui la forçait à aller jusqu'au bout de cette détestable et sordide rencontre. Ils étaient frère et sœur de misère chacun dans leur monde.

Ils s'attablèrent. La Bérangette grignota par « politesse « . Elle n'avait pas faim. En vérité, elle picorait par désespérance comme on s'abandonne à une perfusion. Elle en avait même oublié son désir premier d'aller voir la mer et elle restait là, silencieuse, face à cet homoncule dont elle se refusait pourtant à être la réplique femelle. Roro était bavard. Elle n'écoutait pas tout de sa logorrhée. Mais un moment survint où il versa tant que de terribles mots s'échappèrent de sa bouche trop confiante et Bérangette entendit : « Tentative de viol sur mineure ! » Il ajouta qu'il n'était pas coupable, juste victime des accusations d'une sale gamine de treize ans jalouse de sa mère dont il était l'amant.

- D'ailleurs après quatre ans de procès, j'ai été blanchi ! je suis droit dans mes bottes !!! éructa le Roro.

La Bérangette n'attendit pas la fin de sa phrase, prit son sac mais n'eut pas le temps de saisir son téléphone sur la table avant de sortir. Le Roro la saisit fermement par le bras, attrapa son portable et vérouilla la porte d'entrée. Elle était prisonnière d'un dingue et personne ne savait où elle se trouvait. 

En un éclair, elle jaugea la situation et considéra que face à ce genre d'agité il fallait rester calme. Elle s'assit donc face à lui, alluma une cigarette pour conforter son apparente placidité et refouler la tourmente mêlée de peur, de colère et de haine qui déferlait en elle et attendit. Le Roro s'était déjà engagé dans une plaidoirie violente et sonore ponctuant à chaque inspiration ses envolées pestilentielles de « je suis droit dans mes bottes ! ».

La Bérangette demeurait stoïque refusant de jouer le ministère public et se gardant bien d'y opposer un réquisitoire. Bientôt, il passa à un autre registre et ce fut au tour de la Bérangette de se trouver sur le banc des accusés. Elle n'était plus la femme qu'il attendait, d'ailleurs elle n'était pas belle, en fait elle était tout simplement «  un boudin ». De toute façon, tous les mois il recevait des femmes bien plus jolies et intelligentes qu'elle ! Il n'y avait qu'à demander à ses amis du Supéru à qui il les présentait.

Malgré le pathétique de la situation, l'amphigouri du guignol déclenchait par instant des envies de rire dans la tension toute contenue de la Bérangette. Il le perçut et son orgueil de pauvre mâle ne supporta pas ce mince sourire d'ironie qu'elle avait maladroitement laissé paraître. Alors, il redoubla d'insultes et d'injures à son égard. Elle se reprit vite et le laissa s'épuiser. L'épreuve dura encore longtemps. Au bout d'une heure peut-être, le Roro se tut, enfin. La bête était à terre. 

La Bérangette saisit cet instant pour récupérer son téléphone et les clefs qu'il avait fini par abandonner sur la table et ouvrit la porte. Dehors, elle courut vers la rue. Là, elle s'aperçut qu'elle avait oublié son sac et sa valise à l'intérieur. Sans réflechir encore, elle y retourna. La porte était grande ouverte. Elle pénétra lentement dans la pièce et à sa grande surprise vit le Roro en pleurs, assis sur son lit, face à sa grande armoire ouverte. Sur ses genoux se trouvait une grosse boîte qu'il caressait. Entre deux sanglots, il parvint à bredouiller ces mots : 
 
- Vous savez Bérangette, si nous nous étions mariés, je serais certainement mort avant vous car les femmes vivent plus longtemps. Alors je vous aurais demandé de m'enterrer avec elle !

C'est alors qu'il ouvrit la boîte et qu'apparut Séraphine, sa chienne yorkshire, mais morte et empaillée.
- C'est la seule qui m'ait aimé sans condition.

Interdite, muette et sans un regard vers lui, la Bérangette prit son sac et sa valise et s'enfuit à toute jambe de ce cauchemar. 

Dans l'allée qui la menait à la route nationale, elle entrevit le bout de bleu salé à travers le rideau de pins verts qu'elle avait aperçu en arrivant. Et même si maintenant elle laissait librement la panique et la peur l'envahir, elle eut envie d'aller voir la mer. Elle avait besoin de vent, de vagues, d'horizon, d'espaces. Alors instinctivement, elle partit la rejoindre. Après tout, elle était venue pour ça. 

Longtemps après , on retrouva son sac et sa valise esseulés sur la dune. 

Depuis, à chaque floraison des mimosas, on peut apercevoir sur la tour d'un phare là-bas, flotter un voile de tulle blanc. Il se murmure que ce serait la silhouette de la Bérangette dansant avec les albatros.
 
©CD, 2011

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