La lettre




Tess avait décacheté la lettre avec fébrilité. Son nom était écrit à la main. Jamais on ne lui envoyait de courrier griffé à la plume. Ce ne pouvait être que lui. D'ailleurs depuis leur furtive rencontre, elle n'attendait que ça. De l'enveloppe déchiquetée elle avait sorti la carte postale. Dessus il y avait la photo de la statue de Maupassant avec une jeune femme allongée à ses pieds dans le parc Monceau.

Elle était restée longtemps à fixer l'image comme pour retarder l'instant de lire ce qu'il y avait au dos. Et puis enfin, d'un geste convulsif elle l'avait retournée.

"Un éclair... puis la nuit ! » Ce soir, dix heures, devant.
Raoul

Elle avait dû serrer sa main très fort contre son coeur pour ne pas qu'il implose. Toutes pensées avaient subitement fui son esprit. N'y restait que son image à lui. Dans son corps une liqueur brûlante s'emparait de ses veines en venant se cogner à des bubons de peur. « Un éclair...puis la nuit ! » ... elle n'était pas que passante.

Tess avait mis du temps à apaiser ce déluge de secousses. Maintenant elle était prête.

Il était déjà là. De loin, d'un coup, la vue de son Raoul s'était mise à éroder les parois de sa silhouette. Elle marchait vers lui sur un tapis mouvant perdant à chaque pas des grenailles de bout d'elle qui faisaient sur le sol comme des traînées de sable. Elle s'émiettait mais ne défaillait pas quitte à n'être plus qu'un coeur pétrifié.

Elle le planta ce coeur dans les yeux de Raoul et Raoul laissa sa giclée de sang chaud éclabousser son regard. Une éternité de désirs inonda leur corps et les fit s'abîmer loin du parc et du temps. Maupassant et sa lectrice boudèrent leur dédain. C'est une brassée de vent qui vint rompre leur étreinte qu'aucune caresse encore n'avait frôlé de leur peau. Raoul dit : - Viens ! Allons chez moi.

La clef a pénétré la serrure et la porte de l'appartement s'est offerte à leur fièvre. Mais le mercure est si proche du soleil et la vigueur de sa flamme si ardente qu'il tétanise leur frénésie à coupler leurs brûlures. Pourtant l'insoutenable désir suinte jusque sur les murs en irriguant leur sens à fleur de chavirage.

Tess déborde et son corps tout entier mouille ses tremblements. Par hasard, elle pose son sac sur la table de la cuisine et allume une cigarette. Elle n'en a pas envie. Raoul lui propose une bière. Elle dit oui. Ils n'en ont pas envie. Il lui tend la canette, leurs mains se frôlent, ils frissonnent. Des soupirs transpirent sur un voile de silence que Raoul déchire en branchant Chet Baker. Tess bredouille un mot en avalant une gorgée de bière.

- Tenderly ?
- Oui.

Ce oui de Raoul, un oui bleu comme ses yeux, elle ne peut s'empêcher de l'engloutir. Elle abandonne sa cigarette dans le cendrier et chavire. Raoul vient à temps boire sa coulée d'amour en posant fougueusement ses lèvres sur les siennes.

Leur langue est un volcan qui charrie un magma où fusionne leur dévorance. C'est un baiser cannibale qui mange la chair de leur histoire en salivant d'être l'un dans l'autre uniquement. Chacun de leurs bras est une tentacule qui lèche avec délice leurs atolls intimes. Une chaise bascule et leurs ébats barbares les entraînent vers le mur où Raoul plaque Tess qui pousse un léger cri. Et la cuisine tangue au rythme des forages que creuse leur bassin sur des râles de plaisir.

« Un éclair…puis la nuit ! » et Chet Baker se tait.


©CD (in « Tess et Raoul précédé de Breuilles », Editions Le Bateau Ivre)



Commentaires