Adieu l'Machu






[..] On a poussé la porte du café… L’odeur d’abord. Comme une vapeur âpre visible et épaisse, entre sol et plafond. Relents d’une transpiration perlant de vinasse tiède mêlés au fumet froid de mégots languissants et de fumées vivantes…. ça, déjà, ça nous a saisis. Et puis la lumière, jaunâtre comme une brume sale qui brouille le regard. C’est pour ça qu’au début on a plissé les yeux, pour être sûrs de bien voir ce qu'on voyait. Après on a bien vu. On était là, comme ça, ébahis dans l’entrebâillement de la porte. Une voix de femme a crié: « la porte! ». On l’a fermé et on est entré. Sans mot dire.

Un œil. Tous. Ils n’avaient qu’un œil. Un groupe de polyphèmes mâles et femelles nous regardaient, nous, comme ça, avec un œil. Les quatre nôtres n’en finissaient pas d’aller d’un œil à l’autre.

Une serveuse derrière le bar, un torchon à la main. Un homme gros et sale, près d’elle, le patron, sans doute. Un couple affalé au comptoir. Deux pépés assis à une table en formica jaune, parsemée de dominos et de ballons de rouge. Près d’un vieux juke-box, deux jeunes mecs, chopes de bière bien en main. Dans un coin, seule, une femme chignonnée comme un chiffon, alanguie devant une tasse de thé et un bouquin. Et puis par terre, à quatre pattes, un petit garçon roux et frisé jouant à jouer. Tous, ils fumaient. Même le petit garçon. Ils fumaient et ils n’avaient qu’un œil.

Très vite, très, le Machu m'a chuchoté :
- Viens! On s’tire.

Bien sûr que bien sûr, que j’étais d’accord avec lui. Partir vite et vite. Même pas répondu, me suis tournée vers la porte pour sortir et sortir tout de suite. J’ai saisi la poignée. Fermement. L’air froid givré m'a cinglé les joues, violemment, brusquement. Ce froid là m'a plu, rassurée. De l’air, même froid, même glacé, il m’en fallait! … au Machu aussi, je crois.

J’étais dehors, sur le trottoir, pas en ordre, mais dehors. Le Machu, lui était encore dans l’espace de la porte entrouverte, dehors et dedans. Dans un souffle, ils l’ont chopé, absorbé, mangé, avalé. J'ai vu, horrifiée. Pas assez rapide le Machu!

Je suis restée un bon moment face à l’Aigue Blanche terrifiée, le corps entier heurté de secousses incontrôlables. Mon coeur, mes membres, ma tête, tout tremblait. Inspirer expirer, il fallait. Calmement. Boire à petites gorgées l'air apaisant de la montagne et régurgiter la sale humeur aqueuse de cet œil. La fatigue, l’altitude sûrement, c’était ça sans doute, j'ai pensé, pendant la douloureuse remise à niveau rythmique de ma carcasse disloquée. Quoi d'autre ? Quand même le Machu ! Doute, malaise.

J’ai froid... Si je veux, je poursuis ma route, c’est tout, comme d’hab. Le Machu, je ne le connais pas. On vient juste de se croiser. Si ça s'trouve, là maintenant, il est accoudé au bar en train de boire un vin bien chaud et d'engueuler le taulier parce que ça manque de cannelle. Peut-être même qu'il m'a déjà oubliée ou qu'il s'en fout. Il doit être de l'espèce de ceux qui tracent sans se retourner. Comme moi. De toute façon, il a l'air fort. Il l’est. Je décide de rejoindre les lumières là-bas, vers l’Eglise. Trouver un endroit chaud pour passer la nuit! Adieu l'Machu, je décide. […]


©CD (Extrait de « La Bezote » Ch.3, roman)

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