Borislav


Ce texte dont le thème est « Animal » sera dès le mois de Juin sur  les sentiers de  « L’Art en Chemin »




Borislav courait d’un point à l’autre du tréma glacé de la Taïga. Avant même que les temps aient un jour, il courait. Il courait dans ces temps qui n’avaient qu’une nuit, une longue nuit aussi noire qu’une forêt où les arbres invoqueraient la lumière en se tâtant du bout de leurs racines. Borislav qui n’était encore qu’une écharde d’étoiles courait dans la nuit des temps en se laissant pousser comme une boule de charbon par cette ère où l’obscur chevauchait une énigme.

C’est alors que le jour était apparu comme un mystère. Et ce jour qui était né de la nuit avait éclairé les choses, toutes les choses et Borislav qui était une chose était apparu, mais il ne courait plus. En ce premier jour des temps, Borislav s’éveillait, allongé sur une branche de mélèze. 
 

Le poussier qui courait dans les ténèbres avait fait place à un bel et long agglomérat de poils gris noirs et blancs aussi doux qu’un peignoir qu’on enfile au réveil. Cette robe de fourrure mouchetée qu’on aurait dit peinte par des pointillistes ou des fauves couvrait aussi toutes les excroissances de cette masse alanguie. On pouvait en effet distinguer quatre longues jambes au bout desquelles de larges pieds volumineux reposaient sur l’écorce. Et puis à un bout, une petite queue courte comme un manchon velouté, et à l’autre, une tête belle et digne ornementée de touffus favoris et de deux oreilles aussi pointues que les aigrettes d’un hibou. Enfin, entre les rameaux d’aiguilles, pointaient deux yeux vifs qui n’étaient cependant pas aussi perçants que ceux de Lyncée l’argonaute. Ce Borislav surgi d’une obscurité sans confins ignorait qu’il était beau. Il ne savait que ce corps qu’un tempo de vie scandait sous sa toison. Comme toutes les choses qui étaient apparues il n’avait désormais de cesse de conserver ce jour, ce jour qu’il fallait nourrir. C’est pourquoi il s’était fait chasseur. 
 

Outre une terre avec des arbres, des rivières, des vallées, des montagnes et des roches, l’aurore de ce premier jour avait aussi enfanté des borées pour en faire des titans qui bousculaient de leur souffle tous les houppiers de la forêt. Borislav qui en avait senti les brutales ruades, avait d’un bond sauté de l’arbre. Prudemment et de sa démarche féline, il s’était enfoncée dans cette autre Taïga qui, à l’opposé de celle d’où il venait, était blanche et claire comme une neige qui apaise. Bien vite il avait observé qu’il n’était pas la seule chose animée dans ce nouvel espace. De loin il en avait aperçu beaucoup. Il avait remarqué que leur forme et leur taille étaient différentes de la sienne, mais que tout comme lui, elles avaient des poils et marchaient à quatre pattes. Il avait aussi flairé que tout comme lui, ces autres choses étaient chasseuses et que pour éviter de retrouver son état d’écharde d’étoiles, il lui faudrait être le plus fort et le plus malin. Toujours.

Dissimulé sous un buisson recouvert de neige, Borislav avait entendu des petits cris qui venaient de bien plus haut que la cime des arbres. Il fut surpris de découvrir des choses animées dotées de quatre pattes mais qui ne se servaient que des deux qui semblaient collées de chaque côté de leur corps, plus larges et plus actives aussi pour marcher hors du sol. Il les trouva jolies et miaula un instant de ne pas être apparu sous cette forme. Ce son inconnu sorti soudain de sa gueule l’avait un peu surpris mais Borislav passa bien vite à cette autre découverte : il y avait donc une autre terre toute bleue qui lorsqu’il levait les yeux s’opposait à la terre blanche et froide qu’il foulait depuis son apparition dans ce jour nouveau. Il intégra ce nouvel élément et posant avec grâce ses pattes aussi grosses que des raquettes sur la poudre gelée de la Taïga, s’enfonça dans la montagne pour y poursuivre son exploration. 
 

C’est en atteignant la lisière d’un lac gelé que Borislav se trouva face à une chose animée qui n’avait rien de commun avec celles qu’il avait jusqu’alors croisées. Cette chose qui avançait vers lui se tenait sur deux pattes et ne possédait des poils que sur le dessus de la tête. Elle n’avait pas non plus la même odeur que les autres. La chose à deux pattes émit un son nouveau dans sa direction et Borislav sortit ses crocs. La chose se figea face à lui mais répéta ce son : - je cherche Buck ! Borislav sentait que ce bruit n’avait rien de menaçant mais il se méfiait. Il ouvrit à nouveau sa gueule et se mit à gémir en miaulant de toutes ses forces. La chose recula puis tout en s’éloignant émit un autre son : - si tu vois Buck dis-lui que Jack le cherche, mon nom c’est Jack... Jack London !

Borislav resta un bon moment à regarder cette étrange chose animée qui marchait sur deux pattes puis il s’en retourna. La forêt l’appelait.



CD, Avril 2017




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