23 sept. 2016

Brumailles



Mon coude gauche est posé sur le rebord de la vitre baissée et ma main droite effleure négligemment le volant. Au plancher, mon pied colle la pédale. La route est large lisse longue. Elle n'a qu'une seule voie, la mienne. Mon cabriolet décapoté dévore l'asphalte. Je bois le vent et me laisse fouetter par ses talmouses sucrées. Ses gifles me piquent comme des pénitences qui ne font que glisser sur le bois de mes jougs. Mes lunettes me font œillères. J'ignore les à-côtés, les bas côtés. Je fonce. Je roule à vau-l'eau au pays des brumailles. C'est comme ça que je roule puisqu'il faut bien rouler. Radio's on.... la voix de Bruce Springsteen se mêle à mes cheveux en dansant dans le noir, dans le bleu brume plutôt. 
« I ain't nothing but tired... », il chante. 
 
Je fonce. Personne ne m'attend. Pas de rendez-vous. D'ailleurs il n'y a rien à rendre, à se rendre, il n'y a qu'à se donner. Je fonce. Je m'offre à la route, à sa longue jambe cobalt. Cette garce croit m'offrir l'éternité en mêlant au loin la terre et le ciel dans un horizon à perte de vue. Je fonce. J'ai toujours su où elle m'emmenait. Inéluctablement. Ainsi sur le chemin j'ai le voyage serein. L'avenir m'indiffère. J'ai pris ma ligne de fuite, préfère le devenir. Je m'enivre de vent, devant toujours.

Et si par hasard, tu es là sur le bord de ma route, je t'embarque avec moi au pays des brumailles. Alors nous serons deux à jouir de l'instant, à devenir amour l'un dans l'autre toujours. Nos corps nus sur la terre abreuvreront nos chairs pour ne laisser jaillir que le suc de nos cœurs. Nous serons fous de nous. Nos lèvres scellées par nos langues mouillées boiront le temps pour le figer dans notre éternité. Nous nous caresserons de mots et de baisers qui nous feront pitance à l'orée de nos sexes. Et l'infinie jouissance inondera nos âmes. Il n'y aura plus de route juste un lit de plaisir qui flottera dans l'air au-delà de nos vies, au-delà des envies.

Et si par hasard, tu n'es pas là sur le bord de ma route, je foncerai encore et laisserai la voix de Bruce Springsteen se mêler à mes cheveux en dansant dans le noir au pays des brumailles.

Mais par hasard, tu seras là.

  ©CD


"Je me suis toujours figuré la dépres­sion nerveuse comme une voiture dans laquelle reposent toutes les facettes de ma person­na­lité. De nouvelles facettes peuvent entrer, mais les anciennes ne peuvent pas sortir. Tout dépend, en fait, de qui a les mains sur le volant."
Bruce Springsteen

19 sept. 2016

Cul et ventre nus… par Franck-Olivier Laferrère





"Écrire, là, tout de suite, quitte à écrire n’importe quoi… Mais écrire, reprendre le flux âpre et lourd des mots qui se déversent en trombes, des phrases en rouleaux qui se replient puis se déploient sans que je ne sache jamais très bien ni pourquoi ni comment, que ma langue se mette à nouveau à charrier ce fardeau de sentiments et de pensées contradictoires amoncelées depuis des mois, heurtant avec toujours plus de violence la digue dressée de mon refus têtu de m’assoir à ma table, cul et ventre nus, d’y jeter cette sale peau que bien trop on vendu avant de venir s’y exténuer en vain. Reprendre le chemin de cet unique espace que je connaisse où pouvoir dire, ou tenter de dire la force politique d’un singulier déployé dans toute sa complexité face au rouleau compresseur d’une normalisation désormais portée par une société toute entière hantée par la peur ..."

Franck-Olivier Laferrère , "Journal d'un hétérotope "





29 août 2016

La Bezote... le début



Je suis née dans une fleur de pommier qui n’avait rien d’un chou, à part peut-être une feuille, de celle qu’on jette après l’avoir effleurée du bout de sa lignée. Croquée à la craie de ce pays de Caux friable comme un torchis, je fus élevée au grain par un père bouilleur de cru, ma mère s’étant tirée dès mes six mois de vie avec un rémouleur de passage. Mon enfance baigna dans ce trou normand aussi profond qu’un puits. J’y tirais chaque jour des seaux de jus de vie et c’était bien. J’avais tout un verger pour compagnons de jeux. Chaque arbre était un frère, chaque branche une sœur, et l’on se chahutait en se frottant l’écorce. Lola, une belle truie grasse et potelée dont j’avais fait ma confidente venait parfois râper sa couenne à nos éclats de rire. Je passais le reste de mon temps d'enfant affalée entre meules de foins et marc de pommes, et dévorais en solitaire Maupassant, Flaubert et Leblanc. Je grandis heureuse et insouciante. Tous les jours, je buvais du cidre et j’aimais bien aussi.


A huit ans et demi, j’obtenais mon certificat d’études option cidre et camembert. Ce jour là mon père fit un clafoutis aux pommes et m'offrit un alambic miniature en cuivre, réplique exacte du sien. Sans aucune chauffe, des extraits de larmes pures perlèrent le long de mes joues. Ça ne dura pas longtemps. Depuis le départ de ma mère, mon père m'avait appris à retenir mes larmes et à sourire toujours.


Je savais qu'il rêvait de me voir prendre sa succession mais moi j'avais d'autres projets. Dans ma tête de petite fille avaient poussé des envies de partance avec dedans des terres inconnues, des fleuves, des océans, des montagnes et puis aussi des gens qui ont dans leurs veines des histoires qui font couler la vie. Je voulais vivre en vrai avec mes pieds qui marchent sur la terre. Je crois que c'est à force de marcher avec mes yeux dans les pages de Maurice, de Gustave et de Guy que ces envies avaient germé. Mais de tout cela, je n'avais pas encore osé lui parler.


Je laissai passer quelques lunes avant de lui annoncer. Je choisis l'une du mois de Juin. A la brunante, je rejoignis la tonnelle et m'assis sur le banc de bois face à son vieux fauteuil qu'il avait fabriqué avec des palettes. Le nez de ce soir se mit à frétiller au parfum de fleur d'oranger et de vanille que lui offrait la clématite grimpante. Je m'en emplis moi aussi les narines jusqu'à le remiser dans la resserre de ma mémoire. Pour plus tard, j'ai pensé... Mes petites jambes qui ne touchaient pas terre battaient l'air de mon impatience. Mon coeur aussi battait. Il me battait. Je le laissais faire. Il y allait prestissimo et il avait raison. Il me battait en beuglant à tue-tête que ma décision était aussi assassine que la lame d'une dague. Ma coulpe était pleine, mais la décision était mienne et j'en acceptais les remugles.


Fernand, le hérisson avait grogné en sortant du parterre d'oeillets d'Inde. Sa soudaine apparition avait ralenti mes cognements. Un court instant seulement car je vis dans son regard si triste qu'il savait. Ça aussi ça avait ajouté du galop à mes tambourinements. 

 
Mon père avait dit:
- J'vais donner à manger aux lapins. J'te r'joins après, j'fais vite !
Il m'avait semblé qu'il n'avait pas fait vite parce que cet après s'était mué en une longue écharpe d'éternité qui n'en finissait pas de garrotter mes forces. Les cabanes à lapins n'étaient pas si loin! L'inquiétude venait se greffer à mes autres tourments. Je décidai d'aller le chercher et sautai de mon banc. C'est là que j'ai entendu sa trompette. Elle jouait « Smile » , notre morceau préféré. Je suis retournée m'asseoir. 

 
Il avait ôté son tablier de toile bleu qu'il gardait toujours jusqu'au coucher et portait son chandail orange avec des rayures mauves, celui du Dimanche. Comme ça il est apparu en laissant les fleurs de clématites lui frôler le front parce qu'il tenait sa trompette. Il a continué à jouer « Smile » face à moi et moi je n'ai pas réussi à sourire. Il était si fier de moi, si heureux de me faire plaisir et moi je me préparais à l'anéantir. A peine la dernière note achevée j'ai sauté dans ses bras en l'inondant de mercis et de baisers mouillés. Après on s'est assis et puis sans attendre, d'un trait, je lui ai dit.


Il est resté longtemps silencieux en tirant sur sa gauloise. Il poussait sa fumée en regardant le ciel. Moi aussi je regardais le ciel. Il pétillait d'étoiles. Et puis je le regardais lui, mon père. Je l'aimais bien plus gros que ce ciel. Savoir que j'allais le quitter me lacérait le cœur. Pourtant, c'était mon évidence, il me fallait partir.  Il y avait tout ça qui se mêlait dans mon ventre: cette douleur immense de la séparation et cette certitude contre laquelle je ne pouvais lutter. Mon père se servit un verre de gnôle, en but quelques gorgées puis me fit signe de venir m'asseoir sur ses genoux.


Longtemps on s'est bercé sur des poussées d'amour. Puis vint l'instant où doucement il me dit qu'il était prêt, que je pouvais partir. Je lui en sais toujours gré. Je regagnai mon banc. C'était fait, j'étais grande. Il me fit mille recommandations et nous restâmes ensemble à parler jusqu'au petit matin. A l'aube, je suis allée prévenir mes arbres, ils n'ont rien dit. Seule Lola a grogné avec des larmes grises.


Je partis donc sur les routes de France. J’avais pour seul bagage un baluchon empli de victuailles affectueusement préparées par Thérèse, mon institutrice. J'y avais glissé mon bel alambic miniature en cuivre dans un étui de jute que mon père avait confectionné avec un bout de sac à patates. - N'oublie pas ta p'tite pouque! il m'avait lancé. Et puis, en douce, j'avais enroulé autour de ma taille, une fine chaîne au bout de laquelle pendait un petit cœur en or blanc. Ce cœur là je ne l'aurais oublié pour rien au monde. J’y cachais jalousement un pépin de pomme que m’avait offert ma mère le jour de ma naissance. Ce cordon chatouillait mon nombril en y frottant des effiloches d'amour que j'avais secrètement effrangées quand mon ciel se faisait orage, mais rarement.


Ce matin-là, on s'est dit au revoir, un au revoir plein de baisers, d'amour, de larmes et de silences qui ne voulaient pas se taire. Les bras de mon père au loin flottaient comme un drapeau tissé de pleurs et de fierté qui faisaient dans mon dos un châle chaud et doux. Quand au bout du chemin j'ai fermé la barrière, il avait disparu. Ne restait que mes arbres et ma Lola chérie qui agitaient leurs ailes pour me confier au vent. Ils étaient près du puits... ça m'a fait des moucherons dans les yeux. J'ai cligné de l'épaule et j'ai marché devant en le suivant ce vent qui balayait ma route. Il nettoyait la terre et j'y posais mes pas, libre comme une enfant résolue à marcher.
  
©CD


 * En patois Cauchois (du Pays de Caux, Seine-Maritime, Normandie) :
  - Bézot(e): Enfant. Vient par extension du terme désignant le dernier poussin.   








26 août 2016

"Apres Moi la Poussiere..."




"Sorcière soigneuse
je dis mon adieu
à tous ces objets
que j'époussetais
avec mon cheval
à crins de nylon
sur lequel je vais
m'envoler laver
les tours et les nuages"

Michel Butor (1926-2016)