24 févr. 2017

Et Keith Jarreth soupire



Y a du soleil.
La belle saison se fait enfin belle et ce vendremanche s'est gonflé la panse de voyages toscans. Raoul a rangé son était dans la malle poste du passé pour faire diligence à son présent. Dans l'évier, ne reste plus qu'un verre où chuchotent quelques feuilles de menthe sans citron. Sur un fauteuil en cuir soupire un Keith Jarrett comme un pote délaissé tandis qu'un Debussy lui offre ses rêveries. Raoul a plié ses baguettes dans sa boîte à silence... son tam-tam va résonner ailleurs. Il part.

Tess ne part pas. Il l'a laissé sur un talus d'herbes folles dont sans doute elle se fera des tresses. A son retour peut-être, sa natte sera liane, ainsi de branches en branches, ils se diront les arbres comme jamais la terre n'a entendu bruisser. Mais il n'espère rien et Tess le sait bien. Tess a dans ses cheveux le même ruban de veines qui s'enroule sur la fourche d'un démon que leurs peurs pudiquement retiennent.

Raoul part sans bagages, léger comme les ailes d'un albatros au-dessus des bateaux. Un jour, Raoul a volé à Léo un bout de son ciel noir. Et quand du regard on veut toucher ses plumes, dans son oeil taquin, on lit comme un défi: "si tu veux les peigner t'as qu'à grimper là-haut".

Son quai n'a pas de brumes et sur les rails de sa partance, il choisit ses traverses au gré de ses errances. Dans ses poches pourtant, il a planqué sa quête qui comme une rossinante le guide vers des moulins. Il s'en approche parfois mais bien vite il les fuit, refusant de se battre pour l'illusoire graal. C'est pour ça qu'en riant, il préfère un sentier pavé de dérision en foulant de ses pas l'inaccessible étoile. Y a tant de pâquerettes jaillissant du fossé qu'il les cueille en passant pour s'en faire un bouquet d'éphémères pensées ... ça embellit sa route et réjouit son présent qu'il abandonne bien vite sur le râle du désir pour courir aussitôt vers le présent suivant.

On est Samcredi et Raoul est parti. Son tam-tam résonne ailleurs. La voix de Tess pourtant s'est cachée dans ses poches. Ainsi dans cette absence, ils s'écoutent marcher.

©CD, in “Tess et Raoul précédé de Breuilles”, aux Editions Le Bateau ivre
*A commander dans toutes les librairies (Distribution Générale Librest )  ou sur le site de l’éditeur

22 févr. 2017

Répétition (Chanson sans note)





Je trimballe des mégots
Sur les touches de ma voix
Ciselée par des maux
Et des nuits de guingois.
Je m’avale des larsens
Au goût âpre d’appeau,
Balayé dans mes veines
Par un frisson d’écho.

Je te lappe micro
Tu me renvoies la lie
De l’aïoli de rôts
Piquant comme un défi.
Par mes cordes vocales
Pimentées de mon ventre
Assaisonnées de râles,
Je pénètre ton antre.

Je féconde en tes fils
Des fœtus mélodiques
Qui s’agitent fébriles
Sur tes veines électriques.
De tes enceintes pleines
De ma semence verbale
Tu accouches sans peine
De notes qui s’emballent.

Et chatouillant ma nuque
Comme un souffle complice,
Me répandant leur suc,
Les musiciens se glissent.
Inlassablement là,
Ils caressent des dièses
Qui frémissent sur le fa
De ma gorge qui s’apaise.

Refrain :
Répétition, répétition,
T’es le tango del corazon,
le brasero de la pasiòn
Répétition, répétition,
T’es le tango del corazon
le berceau de la perfeccion
Répétition, répétition,
T’es le tango del corazon
Y el fuego de la cancion…

©CD



21 févr. 2017

Pivoine


J'ai d'abord cru que c'était une pivoine arrachée à sa mère, plantée là dans un vase posé sur le guéridon. M'en suis approchée… fondu enchaîné de ma pupille à ses pétales et sa corolle s'est muée en une bouche pulpeuse, rouge vermillon, mignonne. Zoom arrière dérouté puis zoom avant curieux et c’est là que sur mon focus elle a dit :

- je suis ton âme !
- Mon âme ? Et si c’était le cas, tu es bien trop belle pour moi !
- Je dégage la même odeur que toi.
- Ah ? Désolée parce que quand je me renifle, j’emboucane le mégot froid qu’aurait danser la gavotte avec sa bande dans un cendar à paumés !
- Je confirme, on fouette ! Mais libre à toi de t’empuantir à ta guise !
- Oui enfin libre c’est vite dit !… Quand même, une pivoine aux effluves d’un suint de cendres qui me déclare du bout des lèvres être mon âme, permets-moi d’exhaler un gros relent de doute !
- Je suis pivoine et je suis ton âme
- Mon âme, mon âme ! Prouve le moi d’abord !
- je n’ai rien à prouver si tu me vois c’est que je suis
- C’est toi qui le dit ça ne prouve rien ! Moi je vois une pivoine avec une bouche qui me parle. Tu pourrais tout aussi bien être, je ne sais pas moi... le chat de Chester par exemple !

C’est à cet instant qu’elle poussa un petit miaulement et que sa bouche dessina un grand sourire puis disparut. Ne restait plus qu’une pivoine qui pivoinait, immobile dans son vase. Moi, j’allumais une cigarette et dans ses volutes je vis des lèvres qui me souriaient.

©CD

19 févr. 2017

Sacrée partie.

"Le repos d'Aphrodite"
Pierre Chevassu



Il n’y a pas de je, s’il n’y a pas de tu.
Sacrée partie.
Et si toi tu me tues, il n’y a plus de jeu.
Fin d’la partie.
©CD

18 févr. 2017

Comme une délivrance.


Elle se brosserait les dents après. L’envie qui la tenaillait depuis des années se faisait dans l’instant bien plus pressante que celle d’une vessie pleine à ras bord. Il lui fallait urgemment pissoter le début de son testament.
Sur la table de sa cuisine, frénétique, sa plume s’agita sur la première clause, la plus importante à ses yeux :
« J’exige que le jour de ma mort, tous les proches qui ont été superbement absents du temps de mon vivant le demeurent du temps de ma mort. Une mouche carnière, déléguée par mes soins auprès de mon notaire, en fera le constat le jour de mon enfouissement. »
Puis elle leva la tête et s’aperçut qu’en deux phrases, elle avait tout vidé. Cette lanternerie qui l’avait depuis si longtemps agacée comme une lancinante cystite avait fait place à un jouissif apaisement. C’est alors qu’elle prit conscience qu’elle n’avait plus rien à ajouter.
Après avoir signé et daté, elle glissa ces quelques gouttes d’encre dans une enveloppe qu’elle adressa à l’homme de loi puis se dirigea vers la salle de bain. Elle apprécia le goût mentholé de son dentifrice et cracha avec délice une rage blanche et mousseuse comme une délivrance.

©CD, Fév. 2017