13 sept. 2011

@RIP




Ne restait plus qu’un pot de fromage blanc et un cendrier plein. Le lit bavait dans ses draps défaits. Le tabouret déglingué s’en foutait. Le frigo avait des crampes d’estomac, moi des rampes d’escalier qui n’en finissaient pas de tourner. Gino avait appelé. Rendez-vous rue legendre. Au cent.

Le monde devenait de plus en plus petit et on avait de plus en plus de mal à se rencontrer.
La sphère comprimée opprime.

Gino m’avait invitée à boire une mousse qui roule dans le vers et amasse des rimes. Il était temps, les miennes se faisaient orphelines depuis les vendanges bien que le marc d’automne mordorait comme toujours le raisin de ma treille. On ne se connaissait pas beaucoup Gino et moi. Je ne savais pas grand-chose de lui si ce n’est qu’il avait le don rare de cracher comme une gouape des mots à tête chercheuse qui finissaient toujours par exploser leur cible et les passants avec.  A part ça j’avais remarqué qu’il était grand et qu’il avait dans l’oeil des éclats d’adamantium qui brillaient comme une armure sur des pelouses blanchies. Son verbe était toltèque et  sa musique nomade.

La rue Legendre batignolait entre bobos et populo. J’en boulochais l’haleine d’un air indifférent. J’étais intemporelle dans cette veinule de la capitale majuscule. Mes pas frappaient l’asphalte andantino et ma voix dans ma tête fredonnait en silence une chantance de Barbara:
« Tous les passants s'en sont allés
Mais toi, plus têtue que la pierre,
Tu n'as pas quitté la rivière
Ni la colline aux fleurs de Mai… »
… Mai, Mai, Paris, mais c’était l’automne et sous mon cri roulé, j’avais le spleen joyeux.  Au cent, Gino m’attendait assis au bar.

- Salut Poétesse!
J’ai grimpé sur le tabouret et biser l’Ibis. Il a lorgné mes seins tout en tétant sa bière. Gino avait la vision mamelle, c’était son sucre gorge, alors c’était cadeau. Autour de nous, le cent dégoulinait de spots rouges et de potes bavards et je buvais ma mousse en l’écoutant me verser ses combats. Il avait dans la voix un Rif si plein d’argile qu’à l’entendre parler j’en faisais ma montagne même si parfois sa neige en recouvrait les cèdres. Libre gladiateur luttant contre ses fauves, sur la poudre de ses mots, il regonflait les miens. On avait parlé longtemps jusqu’à la fermeture. Et puis, sur le trottoir de la rue Legendre, il avait déployé ses ailes et comme un hélico s’était élevé vertical vers la nuit. Ça m’avait décoiffé. Une fois rentrée, mon lit bavait toujours dans ses draps défaits mais ma tête était pleine de rimes et de canyons. 

CD.


Parutions Editions Léo Scheer 
  

21 commentaires:

Anonyme a dit…

Mais d'où les sors-tu, toutes ces trouvailles ?
Tu m'esbarnouffles, là !!!

ripo a dit…

c'est beau
saint nu seins vus
tu m'as allumé le regard derrière le nez
t'es inspiré sur ce coup-là poétesse je trouve
ki c'est ce vasodilatateur de pupille encore ?

Cécile D. a dit…

@ Anne O'Nyme
J'ai un garde-manger dans le cellier... j'y planque tout ça dans la saumure et je le ressors les soirs d'automne... C'est plein de sel et ça fait gonfler les jambes de vers.

@Ripo
qui c'est ce vasodilatateur de pupille? j'sais pas d'trop...encore un pouilleux sûrement!

E.K.D a dit…

C'est marrant que tu aies cité Nougaro parce qu'il y a quelque chose de lui dans ce style flamboyant.

Cécile D. a dit…

Finalement ça ne m'étonne pas parce que quand je veux écrire un texte de chanson par exemple, c'est systématiquement la musique de Nougaro qui me revient en tête... et ce texte là, c'est quand même pour moi une mélodie...une ode, ou une saudade *_*

le rimailleur a dit…

J'ai pas rêvé , t'as changé le titre?

Cécile D. a dit…

Nan nan... t'as pas rêvé! ça m'plaisait plus le titre! pis j'me suis rappelée qu'en fait l'Ibis s'appelait Tino "comme un Italien quand il sait qu'il aura de l'amour et du vin", ou quelque chose comme ça, vaguement...

This world est si small qu'on en arrive à se parler comme si on se connaissait depuis toujours, alors qu'en fait, on ne se dit rien, on ne fait que se parler à soi-même..

Anonyme a dit…

Extraordinaire ce petit texte, délicieux comme une bière bien fraîche !

Small world, heavy words !
Sleemane

le rimailleur a dit…

"This world est si small qu'on en arrive à se parler comme si on se connaissait depuis toujours, alors qu'en fait, on ne se dit rien, on ne fait que se parler à soi-même.. "
Tu parles des conversations d'alcooliques :-) avec Tino ou des conversation numériques avec noszigues ?

Victor Vilain a dit…

La vision mamelle, je prends.

rip a dit…

j'adore Dali aussi

Anonyme a dit…

Je trouve que ça viscère quand même un peu !
On pourrait pas lui suturer ce qui reste ?

Anne Ô'Nyme :-)))

Cécile D. a dit…

Surtout pas, Anne ÔNyme, surtout pas!

Les plaies ouvertes font de superbes cratères qui génèrent des nuées ardentes faisant surgir de nouvelles terres!

PS. C'est Vulcain qui me l'a soufflé... en forgeant! *_*

monique a dit…

A déguster comme une ode au bonheur fugace...à moins que ce ne soit que plaisir..intense.

Cécile Delalandre a dit…

Ni bonheur fugace ni plaisir..intense, Monique, juste rencontre ou alors tout à la fois! *_*

Anonyme a dit…

J'avais oublié ce texte et son contexte !
Maintenant, je co:prends mieux ...
Anne Ô'Nyme

j'écrisdoncjesuis a dit…

St michel!!! j'archange en te lisant, ce texte m'émousse, je le bois et ressent le goût houblon des mots qui me bullent blop! qui me baladent à nouveau dans ces rues de la ville à la lettre capitale, j'alphabet et répertorie mon carnet 1988/91

Anonyme a dit…

A peu les choses se tiennent. C'est qu'entre passe beaucoup.
Jean Pierre

Cécile Delalandre a dit…

C'est ça... Merci Jean-Pierre! *_*

Cécile Delalandre a dit…

A ce jour, ce texte a été lu 1425 fois...Merci! *_*

anik a dit…

1426
très beau