23 mai 2013

Jour de rame assise



Ce Jeucredi, ça puait la merde, l’égout et la sudation, mais profond. C’était un jour encore, un jour de rame assise sur une fesse. La sueur dégoulinait de partout et se posait au passage sur mes tempes comme des cubes de jell-o. Un essaim de chairs odorantes à têtes dormeuses bourdonnait à mes oreilles.

Le wagon filait à toute allure en brimbalant avec jubilation sa carcasse entre chaque station. Aux soubresauts de la machine, une masse de viande compacte venait se serrer contre mes jambes, mes épaules, mes bras, ma tête et parfois ma bouche. L’asphyxie menaçait, mes membres s’engourdissaient, ma poitrine étouffait, ma fesse s’engourdissait. Et puis une nouvelle secousse entraînait le troupeau à bâbord.

Roulis, tangage, la rame se rêvait navire. J’en profitais pour aspirer vite quelques litres d’oxygène troublé que je filtrais à travers le tricot de ma manche. Mais je ne bougeais pas. Mon strapontin m’était trophée. Je l’avais gagné de haute lutte.

D’abord, il m’avait fallu pénétrer le wagon. La porte béante s’était ouverte comme un pet monstrueux. Elle offrait à voir le fond de son intestin où un tas informe d’humains s’entassait comme des vers immobiles bien décidés à y rester et à n’en pas bouger. Ils étaient si nombreux que certains d’entre eux dégorgeaient d’un pied ou d’un bras. Le pâle de leur visage triste et gris, verni à la colle de la résignation et de l’indifférence semblait menaçant.

J’avais repéré une mince brèche entre un col blanc à lunettes et un jeune mec casqué d’un isolant musical. La lutte s’annonçait âpre. Les autres combattants du quai avaient renoncé. Je me retrouvais seule face à ces golems du petit matin. Je retenais soudain ma respiration et me jetais à corps perdu dans cette matière informe. Des bras, des coudes me faisaient résistance. Je forçais en m’aidant de mes fesses pour pousser et me glisser dans le mince espace visé. Le col blanc se mit à grogner, obligé de reculer en se collant plus encore au ventre des autres. Je l’ignorais et poursuivais la lutte. Je parvenais enfin à poser mes pieds à l’intérieur et bien qu’ils dépassaient, je savais que j’avais gagné la première épreuve. Le signal de départ retentit et la porte se referma comme une fermeture éclair qui aurait eu peine à glisser.

Au bout de trois stations, le volume de la masse avait un peu fondu et j’en avais profité pour m’accaparer, avide, et sur une fesse, le strapontin qu’occupait une vieille dame. J’avais surtout été plus rapide que la femme au chignon qui le lorgnait depuis un bon bout de temps. Mais les stations suivantes avaient regonflé la baudruche et c’est ainsi que je me retrouvais une fois sur deux ballottée et étouffée sur mon strapontin. Je subis ces pressions durant une bonne demi-heure mais ne capitulais pas. Des regards de haine me perçaient, moi, je leur renvoyais le plus beau de mes sourires.

Enfin, j’arrivais à destination. Pour sortir, même combat, à l’envers. Des bras, des coudes, des ventres, des yeux noirs ou absents… Ma station, c’était "la Fourche", et je crois bien y avoir aperçu celle du diable en passant le portillon. 

 

12 mai 2013

Autre extrait de la Bezote....



Tous les volets sont clos.
Mon ventre gargouille et pas seulement de faim. Des bulles d’impatience et de colère y grouillent. Celles de mes peurs ont définitivement fait gaz après mon coup de pompe de la fontaine à l’Ours. C’est désormais la hargne qui dynamise mes poings pour assister le Machu dans son cognage de porte. Son œil goutte de rage et son visage entier ruisselle sur les rainures boisées de cette porte muette. Il souffle, bave et crie. Rien ne bouge. La Toche est sourde. On arrête.

Je me retourne. Proche du pick-up, Caleb s’apprête à ouvrir la portière. Je l’avais presque oublié. Je cours et le rattrape sans difficulté. Il n’a pas encore tout à fait recouvré son centre de gravité et ses forces lui manquent. Je le traîne bien serré par le bras jusque devant le Machu qui, dos à la porte, fixe vaguement la montagne. Anormalement calme, il ne bronche pas. Ça m’étonne. Seule la paupière de son œil beugle comme une sirène qu’aurait le rouge aux lèvres.

Il sort un grand mouchoir à carreau de sa poche, et s’en essuie la face qui dégouline. Ça dure comme on baille le temps d’une homélie. Mais mes yeux bien en selle galopent de l’un à l’autre. Le Machu replie son mouchoir, le Caleb déplie son effroi et le chien noir encore aboie. Des gouttes de pluie viennent ajouter leur sauce à ce pot aux fous et la Toche fait toujours la morte.

Son œil. Je veux savoir. Le Machu, c’est mon pote maintenant. J’ai décidé.
Son œil. Je ne peux pas, ne peux le regarder vraiment, ne m’y habitue pas.
Son œil. Fixe et vide comme celui d’une poule.

Les miens sur le sien passent furtifs et cette vision me pince les tripes. J’ai mal au Machu. Ça nourrit ma colère. J'oublie qu'il sent l’ail.

Autour c’est une désolante désolation. Même la pluie se désole de ne pas nous troubler. Le Machu sort son paquet de cigarettes, en extrait une, se ravise, la replace lentement, puis remet à nouveau le paquet dans sa poche. Le Caleb n’en peut plus. Moi j’attends l’hallali.

- Regarde bien mes paluches bonhomme, mates-les attentivement!

C’est ça qui a jailli froidement de la bouche du Machu. Ses mains, je les avais repérées dès le début, au refuge déjà. D’épaisses et rugueuses palmes larges comme des battoirs ruissellent sous le nez du Stéropès qui, pétrifié dans sa gaine d’épouvante, obéit et regarde. On est loin d’une vallée de pivoines avec des libellules qui volettent dedans et du soleil qui rougeoie par-dessus. Le Machu semble avoir dans la bouche un goût de sang qui rode et je crois bien qu’à cet instant, il en salive le fiel.

- Tu les as bien vues, dis, tu les as vues? … parce que j’les connais moi, et crois-moi, elles ne vont pas hésiter à te le tordre ton cou, et d’un coup bien sec, bien net, bien franc, de celui dont on n’revient pas! Tu l’as compris, j’ai plus rien à perdre, alors fini les amuse-gueule! Il est où ton frangin? C’est à qui cette Toche? Pourquoi ça répond pas?

Il a dit tout ça d’un trait calme comme un Bogey sans feutre, dans un port de l’angoisse et le Caleb ne se pose même plus la question de savoir s’il en a ou pas.

- j’te jure, c’est là qu’il habite mon frère! J’sais pas moi, il .. il est sorti.. il a sa vie… j’sais pas , j’te jure !
- ok ça va, chiale pas, tu m’débectes! On va l’attendre! mais à l’intérieur! Cette Toche j’veux voir ce qu’elle a dans les tripes! Alors tu vas m’aider à défoncer cette porte!… à moins que …
- La clef est là, sous la pierre là, à gauche!

Avant de se pencher vers la pierre, le Machu lui a balancé une droite bien sentie dans la panse. Ça m'a fait du bien.
 

11 mai 2013

Parodie de Pouésille de poésilleur, ieuse, facebookien, ienne, et webien, ienne en général...


Moi moi moi moi moi
l'appeau de mes mots
m'appelle
m'interpelle 

 me hèle
me harcèle
(Moi c'est Cécile pas Marcel)
Moi moi moi moi moi
l'encre est mon sang
Et ma plume innervée
Emplit le sillon de ma vulve
De mes plus beaux vers à Moi !
Ils viennent mouiller ma narcisse
En répandant leurs pétales
jusqu'au tréfonds de ma corolle
Sommeillant sous le saule
Là-bas près du lac, le joli lac.
Moi moi moi moi moi
Oh ! Que je m'aime
et voyant l'unique ru de mes mots
se jeter dans des yeux qui s'égotent
à leur tour et qui me font miroir
Oh mon Dieu , que je jouis !
Moi moi moi moi moi
Mais que je m'aime tant !
Si tant !


 

10 mai 2013

Yahto L'intrépide



Ma robe est pie mais je ne suis pas bavard. C'est juste que l'oiseau et moi on a les mêmes couleurs. Ma mère m'a dit que quand j'étais enfant, elle me faisait prendre des bains de lait d'ânesse. C'est pour ça que mes pattes, ma tête et le bout de ma queue sont restés blancs... Je ne l'ai pas vraiment crue, mais je n'ai rien dit, c'est ma mère. On m'a nommé Yahto, ce qui veut dire Bleu en langage sioux. Comme tous les membres de ma famille, les balzanos, mes yeux sont bleus. Mais il parait que les miens brillent autant que ceux de  Boule de feu, mon copain du ciel, celui là-haut avec qui je joue à rayons perchés.

Ma terre c'est le désert de Sonora. En tous cas c'est là que je suis né. Il paraît que ça s'est passé sous un cyprès en plein Arizona. Nous ne sommes qu'une vingtaine de Balzanos à y vivre. Ça me plaît bien. J'ai de l'espace pour galoper et aller où je veux mais le chef de notre harde, Urugano, exige qu'on se déplace toujours ensemble. Quand je m'écarte un peu trop du clan, il me gronde et dit que je suis un jeune fou. Il dit aussi que je suis trop curieux. Ça me fait rire et lui aussi un peu je crois, mais on ne se le montre pas. On n'est pas les seuls animaux à vivre sur ce sol. Il y a aussi des chiens sauvages, des coyotes, des pumas, des écureuils de rochers , des serpents, des petites bêtes bizarres et toutes sortes d'oiseaux. Mais celui que nous redoutons le plus c'est l'homme. On l'appelle aussi le ranger. Il paraît qu'il est là pour nous protéger nous, et tout ce qui coexiste dans ce grand désert y compris les arbres, les cactus, les plantes et même l'herbe ! L'homme dit de nous que nous sommes des chevaux sauvages mais mon père m'a appris qu'être sauvage c'est vivre dans une forêt. Nous, nous sommes libres. Je ne connais pas bien l'homme. J'en vois passer parfois au loin à l'intérieur d'un animal à roues ou dans un gros oiseau de fer qui ressemble à une libellule. Tout cela fait un bruit infernal qui m'effraie bien plus qu'un puma.

Je n'ai pas bien dormi cette nuit. Je ne me posterai plus jamais près de ce saguaro. Il m'avait pourtant l'air paisible ce cactus bien plus haut que moi avec ses bras qui font comme un chandelier. J'avais remarqué que la nuit, au sommet de sa tête, ses petites fleurs jaunes et blanches déployaient en grand leurs pétales. Alors je m'étais dit que ça me ferait une lanterne dans ma nuit pour mieux voir les opportuns s'approcher. J'ignorais que ce gros cierge piquant était la demeure d'une multitude d'oiseaux comme la chouette-elfe ou le pic de Gila. Je ne sais pas tout encore, je viens d'avoir quatre ans... Ce qui m'a le plus agacé c'est le grincement du cri aigu des chauves-souris qui venaient par grappes aspirer le nectar des fleurs de ce saguaro bien trop hospitalier à mon goût ! Je comprends mieux pourquoi j'étais le seul à dormir près de lui ! Ce soir, je demanderai à Urugano si on peut aller camper vers le fleuve. Je me poserai près du gros palo verde tout jaune. C'est à quelques galops d'ici. Quand j'étais plus petit, avec maman, on allait parfois profiter de l'ombre sous son feuillage, on y était bien. Je me souviens que je dormais allongé contre elle et que c'était doux. Maintenant je dors debout comme les grands.

Je me suis réveillé en même temps que Boule de Feu. Je l'ai vu pointer son front arrondi là-bas juste au-dessus de la montagne. Il n'a pas encore sorti ses bras jaunes dessous sa couette de nuit. Il lézarde encore à la lune. Faut dire que dans la journée il se donne à fond en dardant comme un forcené ses rayons sur la plaine ! J'aime quand il est là et qu'on s'amuse à cache-cache quand par malice il me chauffe trop la crinière.

J'ai faim. Hier, j'ai repéré de belles touffes de nipa près d'un ocotillo non loin des gros rochers où campe une colonie de chiens de prairie. Cette herbe a un petit goût salé dont je raffole. Contrairement à tous mes congénères je préfère le salé au sucré. J'en salive déjà. Mais je dois d'abord atteindre la petite foret de Joshua trees. Ma friandise du matin se trouve juste derrière. Je sais que je ne dois pas trop m'éloigner et que je pourrais me contenter de brouter alentour mais ces herbes là me font bien trop envie. Il faut que je m'écarte discrètement...

Je jette un œil vers Urugano. Il est derrière un gros chêne bleu en pleine séance de séduction avec Gaïa, sa jument préférée. Je la connais bien, c'est une des sœurs de maman et c'est la plus bavarde de la famille. Je suis tranquille, elle va l'occuper pendant un bon moment. Les autres ne sont pas tous réveillés encore et ceux qui le sont, sont occupés à paître. Mais je me méfie ! Ils ne me dénonceraient pas pour me faire du tort, non, ils ne sont pas méchants, ils le feraient juste pour me protéger parce qu'on est un troupeau soudé et que chaque membre compte. Je le sais bien tout ça mais je suis trop tenté.

Je pars au pas, lentement, en prenant soin de ne pas trop heurter mes sabots nus contre le sol sec et les pierres, et je m'arrête de temps en temps pour laisser croire que je broute tranquillement. Là, je secoue ma crinière en regardant en arrière pour m'assurer qu'ils ne m'observent pas. Tout va bien. Je repars en prenant peu à peu de la distance. Bientôt, ils ne me verront plus. Dernière halte avant la forêt. Un de mes sabots ripe sur une branche morte, ça craque. Je me retourne et retiens mon souffle. Personne n'a bougé. Ouf ! Je me dis que Saint Gourmand me protège mais mes paturons en tremblent et ma jambe avant gauche est restée en suspens. Quelques secondes d'inspiration, d'expiration puis je reprends mon pas. J’atteins enfin la forêt clairsemée et me cache aussitôt derrière un gros rocher en forme de boule. Désormais ils ne peuvent plus me voir. Alors, sans perdre un instant je me mets à trotter entre les arbres en évitant de me frotter à leurs touffes de feuilles piquantes. Les joshua trees sont mes frères de bois préférés. Ils me paraissent si forts et si paisibles à la fois avec leurs gros bras d'épines tendus vers le ciel. Parfois même ils m'impressionnent, un peu comme Urugano...

Me voilà devant un sentier de pierres bordé de genévriers qui regorgent de magnifiques baies bleues. J'adore l'odeur qu'elles dégagent. D'ordinaire, je flaire et hume avec délice leur parfum, mais là forcément je ne m'attarde pas. Je fonce en lançant sur ce sol le plus beau de mes galops. En cavalant ainsi vers mon déjeuner, je sens que Boule de feu est maintenant levé et bien réveillé ! Le taquin me chauffe le dos et ma robe en est déjà toute brûlante.

J'aperçois enfin les gros rochers et quelques chiens de prairie affairés devant leur terrier. Je les ignore. Je ne pense qu'à mon herbe et mes naseaux frétillent. Je bave d'envie tout en m'ébrouant, ça fait fuir des lézards et quelques écureuils. Je viens de repérer l'ocotillo alors je me jette sur ma gourmandise et j'oublie tout le reste. Je broute : je me goinfre, je m'empiffre, je fais ripaille. Un vrai régal ! 
 
Quelques colibris se posent sur ma croupe. Derrière moi je sens que ça bouge. Sans doute un ou deux chiens de prairie qui se taquinent. Pourtant le bout de mon nez levé, mes lèvres et mes moustaches me signalent une odeur qui me trouble et qui ne m'est pas familière. Ça n'est pas celle des chiens de prairie, mon instinct me le souffle. Je renifle, flaire, halène, renifle encore... Cette effluence musquée, légèrement grasse avec quelques notes humides et salées... ça ne peut être que... je me retourne : un homme est là, un ranger ! Je recule en me cabrant mais je ne hennis pas. Lui aussi fait un pas en arrière. Curieusement alors qu'habituellement j'aurais filé sans demander mon reste, je ne bouge pas. L'animal ne m'effraie pas vraiment. Est-ce d'avoir bravé l'interdit de ma harde qui m'a rendu moins peureux ? Je reste toutefois sur mes gardes. Même si ce membre de la tribu homme est plus petit que moi, maman m'a toujours répété qu'il fallait s'en méfier car c'est parfois une espèce très maligne. Celui-là est à quelques mètres de moi. Il me regarde sans broncher et je crois bien que sous son grand chapeau il me sourit. J'avoue que je suis un peu désarmé, il a l'air gentil.

Le voilà qui se met à émettre des sons. J'entends : « tout doux, mon beau, tout doux »… ça me surprend, je me replie, me cogne à l'ocotillo qui me pique les fesses. L'homme reprend «  n'aie pas peur... que fais-tu là tout seul ? Tu t'es perdu ? » Je ne comprends rien à ce qu'il hennit mais le son qui sort de sa bouche est amical. Je m'en défie quand même, c'est peut-être une ruse. Maintenant il s'éloigne de quelques pas, puis se met à parler à une boîte qu'il a décrochée de sa taille. On dirait qu'il m'ignore et que je ne l'intéresse plus. Je devrais repartir vers les miens. Ils doivent être à ma recherche, inquiets et en colère aussi. Pourtant quelque chose me retient. Cet homme m'intrigue, j'ai envie de le connaître. C'est la première fois que j'en vois un de si près. Depuis toujours j'en avais peur mais il n'a pas l'air si méchant que ça. J'ignore s'il y a plusieurs sortes d'homme. Celui-là fait partie de la famille des rangers. Enfin c'est comme ça qu'ici tout le monde les appelle. Il est étrange quand même. Il n'a que deux pattes. Je me demande comment il fait pour tenir debout et se déplacer ainsi.

L'homme a fini de hennir dans sa boîte. Il s'approche de moi doucement. Je crois qu'il veut me toucher. Je ne bronche pas. J'ai envie de savoir ce que ça fait sa peau d'homme contre la mienne. Voilà qu'il me chuchote à nouveau des sons doux. Je ne suis pas très tranquille mais ses bruits de bouche me rassurent. Je le laisse faire. Ça y est ! Il me caresse la tête, chatouille mon toupet et me tapote l'encolure. C'est agréable. C'est nouveau comme sensation. La chaleur de sa main m'apprend que cet homme ne me veut pas de mal. Soudain, un bruit effroyable surgit dans le ciel ! C'est le gros oiseau de fer. Son aile gigantesque tournoie au-dessus de nous en poussant un vent si fort qu'il décoiffe ma crinière, les herbes et les arbres. Le chapeau de l'homme s'envole. Je prends peur, je panique!  Je hennis, je rue, me cabre et m'enfuis au galop. Et je cours, je cours pour retrouver les miens. Je sais bien que je vais me faire sermonner et que Urugano va me punir mais je m'en fiche. Je n'ai qu'une envie c'est être près d'eux et ne plus entendre la libellule d'acier là-haut qui me suit dans le ciel.

Quand même je suis bien content d'avoir pu savourer mon herbe préférée et puis surtout, je sais que désormais j'ai un ami homme dont j'ai gardé l'odeur en mémoire. Je n'en parlerai pas aux autres, ils ne comprendraient pas. Ce sera mon secret.

Près de l'ocotillo, l'homme a ramassé son chapeau et regarde au loin le jeune balzano courir vers sa harde. Il sait que les autres rangers là-haut vont s'en assurer. L'homme est heureux. Il a rempli sa mission.
Mais ce qui le réjouit plus encore, c'est qu'il sait qu'une plume de caresse est restée accrochée aux flancs de ce jeune fou et qu'un jour peut-être derrière un joshua tree, ils se reconnaîtront. 

 

7 mai 2013

Extrait de mon roman "La Bezote"... le début



Je suis née dans une fleur de pommier qui n’avait rien d’un chou, à part peut-être une feuille, de celle qu’on jette après l’avoir effleurée du bout de sa lignée. Croquée à la craie de ce pays de Caux friable comme un torchis, je fus néanmoins élevée au grain d'amour par un père bouilleur de cru, ma mère s’étant tirée dès mes six mois de vie avec un rémouleur de passage. Ainsi, mon enfance baigna dans ce trou normand aussi profond qu'un puits. J'y tirais chaque jour des seaux de jus de vie et c'était bien.

J'avais tout un verger pour compagnon de jeux. Chaque arbre était un frère, chaque branche une sœur, et l'on se chahutait en se frottant l'écorce. Lola, une belle truie grasse et potelée dont j'avais fait ma confidente venait parfois polir sa couenne contre nos rires. Je passais le reste de mon temps d'enfant affalée entre meules de foins et marc de pommes, et dévorais en solitaire Leblanc, Flaubert et Maupassant. Je grandis heureuse et insouciante. Tous les jours, je buvais du cidre et j’aimais bien aussi.

Elève surdouée, j’obtenais à huit ans, mon certificat d’études, option cidre et cochonnailles. Ce fut la plus grande fierté de mon père. Mais à force d'avoir cotoyé Maurice, Gustave et Guy, j'avais tricoté dans ma tête d'enfant des envies de partance, d'ailleurs, d'aventures, des envies que je voulais vivre en vrai, pas sur des pages. Mon père qui rêvait de me voir prendre sa succession ne pleura pas mais me fit mille recommandations et accepta non sans peine que je m’engage vers d’autres contrées. Je lui en sais toujours gré. J'avais prévenu mes arbres, ils m'avaient approuvée. Seule Lola avait grogné avec des larmes grises.

La veille de mes neuf ans, je partis donc sur les routes de France. J’avais pour seul bagage un baluchon remplie de victuailles affectueusement préparées par Thérèse, mon institutrice. Autour de ma taille aussi, une chaîne en plomb massif au bout duquel pendait un petit cœur en acier trempé. Ce cœur là je ne l'aurais oublié pour rien au monde. J’y cachais jalousement un pépin de pomme que m’avait offert ma mère le jour de ma naissance. Accrochée autour de ma taille, il me faisait comme un secret très secret qui chatouillait mon nombril avec de l'amour dedans.

Ce matin là, on s'est dit au revoir, un au revoir plein de baisers, de larmes et de silences qui ne voulaient pas se taire. Les bras de mon père au loin flottaient comme un drapeau tissé de pleurs et de fierté qui faisaient dans mon dos un châle chaud et doux qui me restera pour l'éternité. Quand au bout du chemin j'ai fermé la barrière, il avait disparu. Ne restait que les arbres et ma Lola chérie qui agitaient leurs ailes pour me confier au vent. Ils étaient près du puits... ça m'a fait des moucherons dans les yeux. J'ai cligné de l'épaule et j'ai marché devant en le suivant ce vent qui balayait ma route. Il nettoyait la terre et j'y posais mes pas, libre comme une enfant résolue à marcher. 

 

19 avr. 2013

Césure


 
Chers lecteurs (trices) fidèles et visiteurs (euses) de passage,

Vous avez remarqué que je suis moins présente sur mon blog... ça n'est pas que je le fuis, bien évidemment non, c'est que depuis quelques mois je chemine ailleurs! 

Une espèce de taon assez vorace est venu piquer la peau de mes secondes. Résultat : d'énormes  boursouflures sur le cuir de mes jours et de mes nuits ! je n'en souffre pas, bien au contraire, elles me chauffent le dedans d'une enivrante fièvre ... et tout ça me réjouit. Malheureusement plus aucun espace lisse et libre pour ma Lunule! C'est pourquoi je vous informe de cette "césure"... qui durera le temps ... le temps? Je l'ignore! ... des cerises peut-être?

Je me consacre en effet "au polissage" de mon roman "La bezote" qui est désormais achevé, et à d'autres écrits (nouvelles, textes de chanson, contes, pièce de théâtre etc...), mais je ne suis jamais bien loin !

Quoiqu'il en soit un grand merci à vous tous de vos visites et commentaires. je sais, grâce à mon périscope, que vous venez de partout sur cette planète jeter un regard à mes textes!

@ très bientôt

CD

22 mars 2013

La porte


On est Jourmanche. Un beau jour pour nettoyer ma porte au kärcher. 

Tout est parti !... les parasites, les vermisseaux, les cafards, les mouches à merde et leur asticot suiveur... toutes ces créatures baveuses et gluantes qui avaient infiltré de leurs infectes chiures tous les nœuds de son bois.

Ma porte est comme neuve, elle sent bon maintenant.

Je l'ai fermée et j'ai jeté sa clé dans le puits en faisant un gros doigt à la terre ! ça a fait rire Indy, ma chienne de vie. 

J'ai frotté sa truffe avec l'écharpe en soie de ma mémoire. Elle a éternué, a remué la queue puis s'est mise à courir en direction d'enfin par là. Je l'ai suivie en sachant qu'on ne reviendrait plus. 

Sur la falaise là-bas, l'éléphant d'Etretat attendait... il a barri. On s'est accrochés à ses défenses et puis on est partis. Tous les trois.

21 mars 2013

Bleuissoir



 Saisir le revenoir
et comme sur l’horloge
bleuir tous les volets
En décaper l’ire
n’en garder que lavande


20 mars 2013

Gueules infernales


Les gueules infernales
des Chorales d'Hybris
percent comme la salpinx
la cochlée des coeurs purs

Vos ballons d'arrogance
gonflés de vanité
soufflent sur tous les fronts
des taches de fumier 
en déversant la morgue 
du diable que vous tétez 

Gueules savantes
Gueules de murène
Vous trompez vos disciples
en lançant des eustaches
dont les lames affûtées
tranchent des certitudes
sur un plat de louanges 
que vous servez sucrées

Gueules d'esthètes
 Gueules de nains géants
Vous raillez de concert
et vos narines frétillent
à sniffer les hourras
de vos foules suiveuses

Mais loin de vos superbes,
j'assèche votre écume
du râle qui me reste
et m'en allant verser
quelques larmes de sang
sur l'autel de ma foi,
j'écarte vos épines 
pour en faire ma couronne
 

19 mars 2013

Coup de torchon pour Caleb Stéropès


- C’est quoi ça???

L’écho de ces trois mots a fini sa course dans les nimbus de l’atmosphère qui flottent dans le bar et en a fait éclater la puanteur. En un rien de temps, les trois temps à la blanche ont filé vers d’autres temps, plus noirs peut-être, croches sûrement.

La cornemuse du diable vient en effet d’ôter son point, et le foliot a balancé côté verso. Exit recto! C’est le Machu qui désormais tient chapitre. Le Stéropès a fixé le précédent sur une page que sa frayeur a rendu vierge.

Moi, je suis silhouette, silhouette voyeuse, adossée à un pilier de la salle. Je guette le clap. Les deux hommes sont derrière le bar, encore. Ils se tiennent, ou plutôt le Machu tient le Caleb, bien ferme… Lequel d’entre les deux possède l’autre?

Telle une anguille, Caleb tortille son corps dans tous les sens. Le Machu s’est fait rhinocéros et le sourd barètement qui grogne dans sa gorge ajoute à sa puissance. Sa proie terrifiée, balbutie quelques bribes de mots, entre deux torsions vaines des épaules:

- Qui… t’es qui toi? … ton œil! c’est…c’est dégueulasse!… lâche-moi, mais lâche-moi, Bon dieu!
- J’te lâcherai quand tu m’auras dit : encore une fois, c’est quoi ça???
- Mais… j’en sais rien moi… comment j’peux savoir? …

Une baffe sonore a heurté la face blême du Stéropes. Je sursaute. Le claqué souffle mais ne moufte pas.

- T’en sais rien? Arrête de t’foutre de ma gueule, tu veux! Ton frère! t’as bien un frère?
- oui… mais j’vois pas, j’sais pas.. Comment tu l’connais? qu’est-ce que…
- Ta gueule!!! Aaron! Aaron, il s’appelle! Tu le sais ça!
- oui, mais… bon sang! .. comprends rien!… Aie! Arrête de serrer, j’en peux plus!
- Tu veux pas comprendre, hein? Ok!… La Bezote, verrouille la porte!

De silhouette, je passe à soubrette et m’exécute, docile. Le Machu a la main, je la lui laisse et retourne à mon pilier. A peine ai-je rejoint mon poste d’observation, que le Caleb valdingue lourdement à mes pieds. Le Machu le récupère et le jette sur une chaise. A l'aide de deux torchons, lui noue les mains derrière le dos puis retourne derrière le bar. Ça va vite, très.

Sonné il est, le Stéropès! Sa tête penche d’un côté. Son front saigne. Il me regarde, implorant. Je ne bronche pas. Le Machu revient, lui balance un seau d’eau. La bête suffoque, s’ébroue, crache, geint, gigote puis s’apaise.

- Bien! Maintenant Stéropès, tu vas m’expliquer parce que j’te préviens, j’suis prêt à tout! Comme tu peux le voir, j’ai rien à perdre! Hier soir je rentre dans c’rade pourri, ton frangin et toute sa clique n’ont qu’un œil, ils me retiennent prisonnier et par un truc dingue de putain d’sorcellerie à la con, j’en ressors comme ça. T’en dis quoi, toi, hein, dis-moi?
- Mais j’en sais rien… j’te jure! putain… c’est un truc de fou!
- Sûr! Un truc de fou comme tu dis! Mais encore?
- Encore? Mais rien… j’comprends rien, j’te dis! Mon frangin, il a deux yeux comme tout le monde! Merde, c’est quoi c’délire ?
- t’ention bonhomme! T’as pu r’marquer qu’j’suis pas bien patient!
- puisque j’te dis que … Mademoiselle, vous voyez bien, vous, que j’pige que dalle à tout …

Il n’a pas eu l’temps de finir le Caleb! Le Machu lui a décoché un crochet du droit en pleine panse! L’a juste émit un « humph » de douleur puis s’est mis à gémir.

Pas à l’aise. Cette violence ne me plaît pas.
- t’y vas trop fort, le Machu! Calme-toi!
- Et mon oeil, c’est pas violent peut-être? Bon, allez, ça suffit! Caleb, file-moi les clefs de ta caisse! La Bezote, tu vas conduire! Et toi mon salaud, tu vas nous guider chez ton frangin!

Je dis d’accord, mais plus de coups! Il promet, soulève le Stéropés et on sort tous les trois de L’Aigue Blanche. Rapidement le Machu cale l’atrophié à l’arrière du pick-up puis prend place à mes côtés. J’introduis la clef dans le démarreur. Caleb ânonne quelques mots derrière moi, et je comprends que je dois prendre à droite, après la poste.


extrait de "La Bezote", roman en cours de finition....


17 mars 2013

Voyage au bout de la sève



Quand Mia tourne la dernière page d'un livre, elle baye aux corneilles et part gober les petites boules dorées du mimosa. C'est velouté et ça fleure bon. Elle adore leurs effluves poudrées, miellées, paillées et vertes. Sentir leur peau duvetée chatouiller sa glotte la réjouit.

Assise sous l'arbre, elle les égrappe une à une comme on égrène un chapelet et puis les roule entre ses doigts en fredonnant six petits mots : « Moi j'avais jamais rien dit. Rien. ».

Sa mélodie ressemble à une litanie mais ça n'est pas une prière, juste une prosodie dont la rythmique suit le tour d'un petit grain. Après elle l'avale puis recommence mais ne se contente que d'une seule belle grappe

Ça a toujours débuté comme ça. Elle scande la première phrase du livre en ingérant les fruits du mimosa et sait que ça suffit pour laisser sa digestion marcotter les racines de l'arbre et n'être plus que greffe à l'instar d'une ramée. Jouir de sa lecture en se fondant à l'écorce, au collet, s'en étourdir dans le houppier ballotté par le vent là-haut et puis longer le tronc en glissant jusqu'à la terre dessous l'humus humide. Imprégner l'arbre tout entier des mots qui ruissellent encore en elle et refaire le voyage au bout de la sève. Humer la pâte à bois en étirant ses fibres jusqu'à pénétrer la feuille de papier.

C'est bientôt le printemps et le soleil fait des niches aux feuillages en les persuadant qu'il est déjà là. Mais Mia sait bien qu'il ment. Elle profite quand même de ses rayons d'imposture qui effleurent son front de chaudes blandices. Mia est heureuse ainsi et comme un remorqueur, elle appelle vers elle « tout, et le ciel et la campagne, tout, et qu'on n'en parle plus ».

Blattes in night satin



Maudit blues... 

J’ai enveloppé mes pieds dans de vieux torchons que j’ai noués pour aller de l'évier à mon lit. Ça fait des semaines que le sol de notre cube est jonché de croûtes purulentes qui font schlurp et dégorgent d’une mousse jaunâtre dès que je fais un pas.

Ce matin les blattes sont arrivées. C’était quand je buvais mon café. J’ai dégueulé sur mes draps. J’ai tout laissé comme ça. Ça puait déjà de partout. Après j’ai croisé les jambes sur mon lit et j’ai regardé les bestioles courir sur les écorces de pus.

Le pire c’est le silence. Elles grouillent sans un bruit. Pourtant je crois que je les entends jubiler. C’est la cafard pride. Elles m’ignorent ou alors elles se foutent de moi. Je ne sais pas ce que ça a dans la tête une blatte.

Je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps dans ce cube. Et puis il y a aussi que le délivreur de pitance commence à se tarir. Hier soir encore, quand j’ai appuyé sur le poussoir, je n’ai eu droit qu’à une demi portion de graines. Ça fait une semaine que ça dure. Le tuyau d’alimentation n’est pas obstrué. Ils commencent à nous rationner, c’est sûr.

Ferdinand n’a pas tenu, il s’est tiré il y a deux jours. Il a dit qu’il voulait savoir ce qu’il se passe dehors et qu’il reviendrait me chercher. J’ignore comment il a fait pour sortir, l’ascenseur est bloqué et puis il y a les molosses. Ce sont les rottweilers du maire de la cité des cubes. Il les laissent roder nuit et jour dans les couloirs. Ça ne lui coûte rien en nourriture et puis surtout ça fait baisser la densité de population du quartier. Avant-hier ils ont mangé Madame Clément du trente-deuxième étage et le petit Kevin du seizième. Mais Ferdinand a voulu sortir quand même. Il a dit qu’il ruserait avec eux et qu’une fois dans le couloir, il irait se glisser dans les conduits d’aération. J’en doute. Ça c’est bon pour dans les films où les réalisateurs conçoivent des bases secrètes avec des gaines de ventilation hyper vastes où tu peux te casser à l’aise. Il a cru ça Ferdi. Dans notre monde à nous, les tubes ne sont même plus assez larges pour laisser passer une idée. Il a dû réussir autrement parce que quand il a refermé la porte de notre cube, je n’ai pas entendu les monstres le dévorer. Je crois que je ne vais pas attendre qu’il revienne.

Je sens à peine le goût de mon vomi dans ma bouche tant autour de moi l'odeur commence à être pestilentielle. Les cafards sont de plus en plus nombreux. Certains petits malins ont réussi à grimper jusque sur mon lit et se repaissent comme des charognards de mon dégueulis. J’évite de les regarder. De toute façon je sais qu’ils ne peuvent rien contre moi, c’est juste qu’ils me dégoûtent. Quant aux croûtes, on dirait que la venue de ces foutus cloportes les a excitées ! Elles bavent de plus en plus et l’espèce de jus d’abcès qui en sort s'est mis à faire des bulles verdâtres. C'est dégueulasse. Faut vraiment que j’arrive à oublier ça pour pouvoir réfléchir parce que c’est de pire en pire ici. 

Ça urge.

11 mars 2013

Et le vent est tiré




Et le vent est tiré
de mon cépage noir.

Une tempête enfouie
jase
et summertime

Ella tangue
loin du mono
Tonne
Orage

Autumn leaves sur un pré vert
la mer efface sur la grève
les pas des chimères et des fables

De grands chevaux sauvages
galopent dans ma tête
et ma vendange est fauve
comme un érable en rut

Il pleut,
les pattes du printemps
se glissent par instants
entre des gouttes d'ut.
Il majore l'espoir...

Chantera-t-il ma messe?

le lac s'embeethovenne
encore sourd à mes cris.

La bise frôle mes lèvres
Jus de vent sur ma langue
et son tanin y peint
comme des coquelicots

mon âme s'impatiente

Vin de fleurs
si rouge,
En boire enfin l'été
et sometime
my sun shine
 d'ocre

ment.
Ivresse.



10 mars 2013

La Barrière




Sa main. Large, sèche, osseuse. Sa main, striée de veines épaisses, saillantes et gorgées d'un flux chaud qui se jetterait dans un estuaire creusé au bout de ses doigts par la herse de son labour. Et puis dedans, la paume, rêche, écorchée, douce pourtant. La mienne est dans la sienne. Petite et moite, elle la serre, lacérée par l'angoisse.

Devant nous, la barrière ouverte comme une gueule béante éructe des cris, des rires, du bruit. C'est septembre. L'air tressé de soleil colore mes joues mais ce qui les fait rougir plus encore c'est la crainte que suscite la vue de ce monde nouveau. Mon père et sa main m'avait prévenue pourtant.

Et je serre, serre plus fort. La pression est si dense que peu à peu je sens mon corps se dérober. Je deviens vague, vague petite silhouette sépia plantée au milieu d'une foule devenue brusquement sombre. Je lâche sa main. Je pars, aspirée par un ailleurs connu... un ailleurs sans heurts qui phagocyte une petite fille groggy dans sa blouse d'écolière. Je suis avant, avant la barrière et je découvre pour la première fois que j'ai un passé.

Ce passé c'est l'herbe et les pommiers de notre cour. C'est la haie de lauriers, les hortensias et le potager avec l'oseille que je prends plaisir à manger crue. C'est le petit puits avec le seau et sa ficelle qu'on ne doit pas approcher. Ce sont les fraises sauvages qu'on va picorer avec mes frères et sœurs, C'est cache-cache entre les herbes hautes et bagarres sous le gros maronnier. C'est l'odeur d'un pot-au-feu ou d'une tarte aux pommes dans la cuisine, les oeufs mimosa de mémé, les rires de maman, la grosse voix de papa et nos batailles de polochons dans les chambres. Hier et demain sont ailleurs loin, bien loin de moi. Chaque jour est aujourd'hui

- Bonjour ! Je suis ta maîtresse !

Je sursaute. J'entends à nouveau les cris, les voix, le bruit devant, partout, autour, et cette dame que je ne connais pas... Elle me sourit, parle à mon père. Moi j'entends gronder le ciel au loin. Une ombre immense s'abat sur l'école telle une lourde toile qui bientôt m'enveloppe. Me voilà prisonnière, séquestrée par un voile de nuages noirs. Silence blanc. Mon père lâche ma main, m'embrasse et s'éloigne. 

La vie me commence avec ses demains.