
La peinture jaune et sale des murs de la cuisine suppure l'ennui et la résignation... ça sent le tabac froid et l'huile vieille et lourde. Au milieu de la pièce, une table en formica vert hôpital se lamente.... des factures frayent avec un beurrier perdu entre une coupe de fruits et un verre de lait vide. C'est le verre que Rodrigo vient de boire.
Il vient de passer deux bonnes heures à patiner avec ses copains dans le parc situé derrière le bloc. Avant, il était à l'école. On est vendredi. C'est jour de lavage. Le linge sale est entassé dans deux grands sacs poubelle près de la porte d'entrée.
C'est sa mère, Jenny, qui a tout préparé. Elle travaille six jours par semaine comme serveuse au Modigliani, un resto italien. Elle embauche chaque soir à seize heures et rentre tard dans la nuit. Rodrigo est habitué. Quand il était petit, c'est la voisine qui le gardait. Maintenant, il a dix ans, il est grand et sait se débrouiller seul. Son repas est prêt, il n'a qu'à le réchauffer. Il a faim. Il va d'abord manger, après il ira à la laverie.
La télévision ronronne, imperturbable sur un buffet bancal près du frigo. Elle reste allumée toute la journée, même quand l'appartement est vide. Il est dix-huit heures. C'est l'heure des nouvelles. Rodrigo s'en fiche, ça ne l'intéresse pas. Il préfère écouter de la musique. Alors, il pèse sur le bouton de son MP3, enfonce les deux minuscules écouteurs dans ses oreilles et pousse à fond le volume de manière à ce que le son lui pénètre le corps entièrement. "Laïla", d'Eric Clapton le couvre comme une couverture et il aime s'y blottir chaque fois qu'il rentre. Il a découvert cette chanson à la radio et il a tout fait pour trouver ce morceau. Il l'a fait écouter à ses copains, mais ils n'ont pas aimé. Ils ont dit que c'était de la musique de vieux. Rodrigo n'a pas répondu, il a juste souri parce qu'il pense que la musique n'a pas d'âge. Laïla lui plaît, Laïla le réchauffe, et cela suffit à son bonheur présent.
Il enfourne l'assiette de spaghetti bolognaise dans le vieux four à micro ondes, et se verse un verre de coca. Son sac à dos d'école gît sur une chaise. Il le regarde et se dit qu'il fera ses devoirs plus tard, après être rentré de la laverie. Il sait bien qu'il ne les fera pas. Il n'en a pas envie. De toute façon, c'est comme les nouvelles à la télé, ça ne l'intéresse pas. A l'école, ce qui lui plaît, ce sont les livres d'histoire et de géographie, tout le reste l'ennuie.
La sonnerie du micro-ondes vient de retentir. Il en sort l'assiette fumante et la pose sur la table. Assis sur une fesse, il avale machinalement ses spaghetti et son regard s'attarde sur une facture de téléphone qui dépasse d'une enveloppe déchirée.
Peu à peu, Laïla s'éloigne de ses oreilles et le visage de son père s'impose à ses yeux. Il le voit comme il l'a entendu une fois au téléphone, il y a longtemps... trois ou quatre ans peut-être. C'est flou, mais cette image sonore est restée imprégnée dans son tympan comme un accent clair, ensoleillé et chaud. A cette voix qui roule comme une vague vague sur son visage d'enfant, il ne peut associer qu'une photo, une seule, celle qui trône sur la commode de la chambre de sa mère.
Il sait qu'il s'appelle Pablo et qu'il est espagnol. Il habite Valence. Sur la carte du monde, Rodrigo a entouré de rouge la ville de son père. Il a glané ça et là des photos de la ville et les a collées sur les pages de son cahier secret. Chaque soir, il le feuillète et rêve qu'il marche aux côtés de son père. Ils longent ensemble cette mer inconnue dont il aime à se répéter le nom : Méditerranée!... Il en ignore la cause, mais ce mot prononcé le bouleverse et l'enchante à chaque fois.
Il y a dix ans, Pablo a rencontré Jenny à Montréal. Il se sont aimés. Rodrigo est né. Trois mois après, Pablo est reparti vers son Espagne natale, laissant Jenny et leur fils sur ce sol qui lui était devenu décidément trop froid. Il aurait pu les emmener avec lui, Jenny était d'accord, mais il ne l'a pas fait. C'est tout ce que Rodrigo sait de cette histoire, son histoire.
Il a appris tout cela le jour où son père a appelé, il y a quatre ans. Rodrigo n'a pas su, n'a pas pu lui parler. Depuis, sa mère n'a plus jamais évoqué son père, et il n'a pas osé la questionner. Il sent qu'elle n'a pas envie de lui répondre. Il ne sait pas pourquoi son père n'a appelé qu'une seule fois en dix ans.
Il n'a pas pu lui dire au téléphone... il a trouvé que c'était plus facile avec des mots. Alors, l'année dernière, à Noël, il lui a écrit en cachette. Mais sa lettre lui est revenue avec pour mention "adresse incomplète". Pourtant, il avait bien inscrit "Pablo Zarzo, Valencia, Espagne". Jenny lui a expliqué qu'il fallait indiquer le nom de la rue pour que sa lettre arrive à destination. Elle a ajouté qu'elle ne la connaissait pas. Rodrigo ne l'a pas cru. Il a plié la lettre et l'a rangée dans son cahier secret.
Il a terminé ses spaghetti et sa musique a fini de tourner. Maintenant, il n'entend plus que les voisins qui marchent sur le plancher. Un jour, pense-t-il, tout s'écroulera sur sa tête tant le bois craque et semble se fêler à chacun de leurs pas. Le télephone sonne. Il sait que c'est Jenny qui l'appelle pour savoir si tout va bien, et, comme chaque soir, elle le rappellera plus tard, vers neuf heures, pour lui souhaiter une bonne nuit. C'est comme un rituel, une habitude, dont ni l'un ni l'autre ne pourrait se passer.
Il aime Jenny, très fort... si fort que, parfois il la serre à l'étouffer dans ses petits bras. Cela arrive certains jours, quand elle n'a pas bu et qu'elle lui paraît douce et fragile. Elle ne boit pas tout le temps, mais quand elle est ivre, le lundi surtout, quand elle ne travaille pas, Rodrigo s'enferme dans sa chambre, pousse à fond le bouton de son MP3 et part se recoller dans les pages de son cahier secret. C'est la seule solution qu'il ait trouvée pour ne pas se déchirer complètement. Mais il sait vaguement, inconsciemment que ce pansement est provisoire. Pour l'instant, il fonctionne, même si certaines nuits, son corps s'électrise et le réveille en sursauts, le laissant épuisé par d'incontrôlables secousses.
Pour l'heure, il ne pense pas à tout cela. Il pense qu'il doit aller s'acquitter du lavage hebdomadaire et cela l'agace. Il ferait bien l'impasse sur cette corvée, mais sa tenue de hockey est sale et il a un match demain matin. C'est la seule raison qui le pousse à sortir en direction de la laverie.
Il n'a qu'à traverser la rue, c'est juste en face. Alors il s'harnache de l'indispensable uniforme hivernal: bottes, gros pull, blouson, bonnet, écharpe et mitaines. Les deux gros sacs poubelle sont lourds. Il les charge sur son dos de chaque côté de ses épaules et claque la porte de l'appartement derrière lui.
Il fait déjà nuit. Dehors, le vent fait rageusement l'amour à la neige, cinglant au passage les arbres dénudés et les passants vêtus. La température avoisine les moins vingt dégrés et fait se coller les poils du nez à chaque inspiration. Les trottoirs, gonflés de monticules neigeux que les cols bleus de la ville n'ont pas encore poussés, forment comme une longue chenille blanche qui serpente la rue et forcent les piétons pressés à atteindre le carrefour pour traverser.
Rodrigo préfère couper la chenille blanche et s'y enfoncer jusqu'aux genoux.... ça fait comme une brèche labourée qu'il pourra emprunter au retour. De l'autre côté de la rue, il s'engouffre à nouveau dans la boursoufflure neigeuse, trébuche, se relève et fonce vers la porte vitrée de la laverie.
A l'intérieur, il n'y a personne. Seules les laveuses ronronnent, laissant les sécheuses murmurer. Rodrigo ignore leur blabla et remplit deux machines, machinalement. Il y introduit des pièces de un dollar et de vingt cinq sous, et va s'asseoir sur un banc collé à une table de bois. Ses deux machines se mêlent à la conversation des autres. Il les oublie vite, ne les entend même plus. Il a trois quart d'heure d'attente à combler. Il vient de s'apercevoir qu'il n'a pas pris son MP3. Tant pis, il n'a pas envie de sortir de nouveau.
Il est face à une grande vitre qui donne sur la rue. Il aime la regarder les soirs d'hiver. Il trouve que le jaune ocre des réverbères, des phares des voitures et des fenêtres illuminées imprime sur la neige comme des guirlandes de fêtes. Cette encre dorée qui coule devant ses yeux d'enfant le rend heureux à chaque fois. Malgré le grand froid du dehors, cette image lui est chaude et il s'en gave la tête chaque hiver. Et puis, il y a les arbres!... Ce sont des érables qui gardent sa rue. La neige a supplanté l'effeuillaison pour souligner les branches d'un trait de craie. Rodrigo pense que la neige les habille ainsi par pudeur. Il croit que la neige n'aime pas la nudité.
Son regard se pose maintenant sur la table de bois contre laquelle il est assis. Elle est recouverte de graffiti, de coeurs ornés d'initiales, de phrases obscènes, et de citations sur la vie et l'amour. Son inscription à lui y est toujours. Elle date de l'année dernière. "Valencia" prône à côté de "Joyce aime Patrick", et ce soir encore, ce mot brille en lui bien plus que les lumières de la ville. De ces petits doigts bruns, il en caresse les lettres et sourit.
Une dame du quartier vient d'entrer et le fait sursauter.
-Allo Rodrigo! tu vas-tu?
-ça va.
-Et ta mère?
-ça va.
Rodrigo n'a pas envie de parler. Il connait la mère Gagnon, elle est bavarde, et puis elle veut toujours tout savoir.
-Ta mère travaille à c'soir!
-oui.
Tout en pliant son linge propre et sec, la mère Gagnon bavasse et Rodrigo ne lui répond que par des oui et des non évasifs, au hasard. Elle l'agace vraiment. Il a hâte qu'elle parte. Il la regarde. On dirait une grosse vache, pense-t-il... elle en est aux chaussettes, elle a bientôt fini.... ça y est, elle s'en va!
- Rodrigo, si t'as besoin de quéqu'chose à c'soir, ou si tu t'ennuies, viens me voir... t'hésite pas!... allez, bye!
-Merci, bye!
La porte qu'elle a ouverte a laissé passer une portion de vent froid qui fait frissonner Rodrigo. Maintenant, il entend le roulement des laveuses et des sécheuses. La grosse vache l'a replacé brutalement dans la réalité. Il lui en veut. Il la déteste. Il a beau regarder et toucher "Valencia", il ne retrouve plus cette sensation de bonheur mélancolique et doux qui l'enveloppait tout à l'heure. Il sent monter en lui une vengeance ardente. Un jour il lui fera sa fête à la mère Gagnon, et il sera très cruel.
Il a envie de pleurer. Il ne pleurera pas. Il sait depuis longtemps retenir ses larmes en occupant ses mains. Alors, il sort l'opinel de sa poche et se met à creuser le bois de la table. Il y charge toute la hargne que ses larmes refoulées lui insufflent et y inscrit en grosses lettres :"La Gagnon est une grosse vache"
Voilà. Il a terminé. Soulagé, calmé. Il n'a plus envie de pleurer. C'est fini. Il est juste triste et se fiche complètement de la mère Gagnon. Les laveuses se sont tues. Il transfère le linge mouillé dans les sécheuses, remet des pièces et retourne s'asseoir, sur la table, cette fois-ci. Les jambes croisées en tailleur, Rodrigo tape sur les lattes de bois de la table. Le rythme est régulier comme le balancement psychotique d'un métronome... ça le berce. Sur le tempo, il oublie le temps. Sur la mesure, il oublie l'espace. Il est ailleurs, quelquepart dans un vide apaisant.
Dans la rue, le soir est parvenu à chasser le trafic. Chacun est rentré chez soi. Il ne reste que du blanc et du silence. Et le vent s'amuse à les mêler.
La porte de la laverie s'ouvre brusquement. C'est un type qui ressemble à un bonhomme de neige. Il dépose son gros sac et respire bruyamment. Lentement il se défait de son écharpe parsemée de flocons, puis retire ses gants qu'il jette sur la table... sur "Valencia". D'un coup, d'un seul, Rodrigo pousse violemment les gants "profanateurs" qui vont s'étaler sur le sol.
- Dégage!
C'est le mot que Rodrigo a jeté comme une mouffle gonflée de rage et de défi. Le bonhomme, sans dire un mot alors, se penche lentement pour ramasser ses gants et vient s'asseoir sur le banc face à lui.
- Calme-toi, mon garçon, on va se parler tout doux....
Rodrigo se fige, net. Il ouvre plus encore ses grands yeux, et plonge son regard interloqué dans celui, tendre et paisible de l' homme.
- Parler?... parler de quoi?
- de toi, de ce mot là, celui que mon gant t'a soufflé
- ça vous regarde pas!.. et puis quel mot d'abord?
- Celui qu'on sait bien tous les deux.
Dehors, le vent continue de faire rageusement l'amour à la neige. Dedans une pluie d'étoiles inonde le regard de Rodrigo et ça lui pique les yeux comme une gifle de papa.
Montréal, 1997