Tous les volets sont
clos.
Mon
ventre gargouille et pas seulement de faim. Des bulles d’impatience
et de colère y grouillent. Celles de mes peurs ont définitivement
fait gaz après mon coup de pompe de la fontaine à l’Ours. C’est
désormais la hargne qui dynamise mes poings pour assister le Machu
dans son cognage de porte. Son œil goutte de rage et son visage
entier ruisselle sur les rainures boisées de cette porte muette. Il
souffle, bave et crie. Rien ne bouge. La Toche est sourde. On arrête.
Je me retourne.
Proche du pick-up, Caleb s’apprête à ouvrir la portière. Je
l’avais presque oublié. Je cours et le rattrape sans difficulté.
Il n’a pas encore tout à fait recouvré son centre de gravité et
ses forces lui manquent. Je le traîne bien serré par le bras jusque
devant le Machu qui, dos à la porte, fixe vaguement la montagne.
Anormalement calme, il ne bronche pas. Ça m’étonne. Seule la
paupière de son œil beugle comme une sirène qu’aurait le rouge
aux lèvres.
Il sort un grand
mouchoir à carreau de sa poche, et s’en essuie la face qui
dégouline. Ça dure comme on baille le temps d’une homélie. Mais
mes yeux bien en selle galopent de l’un à l’autre. Le Machu
replie son mouchoir, le Caleb déplie son effroi et le chien noir
encore aboie. Des gouttes de pluie viennent ajouter leur sauce à ce
pot aux fous et la Toche fait toujours la morte.
Son œil. Je veux
savoir. Le Machu, c’est mon pote maintenant. J’ai décidé.
Son œil. Je ne peux
pas, ne peux le regarder vraiment, ne m’y habitue pas.
Son œil. Fixe et
vide comme celui d’une poule.
Les miens sur le
sien passent furtifs et cette vision me pince les tripes. J’ai mal
au Machu. Ça nourrit ma colère. J'oublie qu'il sent l’ail.
Autour c’est une
désolante désolation. Même la pluie se désole de ne pas nous
troubler. Le Machu sort son paquet de cigarettes, en extrait une, se
ravise, la replace lentement, puis remet à nouveau le paquet dans sa
poche. Le Caleb n’en peut plus. Moi j’attends l’hallali.
- Regarde bien mes
paluches bonhomme, mates-les attentivement!
C’est ça qui a
jailli froidement de la bouche du Machu. Ses mains, je les avais
repérées dès le début, au refuge déjà. D’épaisses et
rugueuses palmes larges comme des battoirs ruissellent sous le nez du
Stéropès qui, pétrifié dans sa gaine d’épouvante, obéit et
regarde. On est loin d’une vallée de pivoines avec des
libellules qui volettent dedans et du soleil qui rougeoie par-dessus.
Le Machu semble avoir dans la bouche un goût de sang qui rode et je
crois bien qu’à cet instant, il en salive le fiel.
- Tu les as bien
vues, dis, tu les as vues? … parce que j’les connais moi, et
crois-moi, elles ne vont pas hésiter à te le tordre ton cou, et
d’un coup bien sec, bien net, bien franc, de celui dont on
n’revient pas! Tu l’as compris, j’ai plus rien à perdre, alors
fini les amuse-gueule! Il est où ton frangin? C’est à qui cette
Toche? Pourquoi ça répond pas?
Il a dit tout ça
d’un trait calme comme un Bogey sans feutre, dans un port de
l’angoisse et le Caleb ne se pose même plus la question de savoir
s’il en a ou pas.
- j’te jure, c’est
là qu’il habite mon frère! J’sais pas moi, il .. il est sorti..
il a sa vie… j’sais pas , j’te jure !
- ok ça va, chiale
pas, tu m’débectes! On va l’attendre! mais à l’intérieur!
Cette Toche j’veux voir ce qu’elle a dans les tripes! Alors tu
vas m’aider à défoncer cette porte!… à moins que …
- La clef est là,
sous la pierre là, à gauche!
Avant de se pencher
vers la pierre, le Machu lui a balancé une droite bien sentie dans
la panse. Ça m'a fait du bien.
