Ce Jeucredi, ça
puait la merde, l’égout et la sudation, mais profond. C’était
un jour encore, un jour de rame assise sur une fesse. La sueur
dégoulinait de partout et se posait au passage sur mes tempes comme
des cubes de jell-o. Un essaim de chairs odorantes à têtes
dormeuses bourdonnait à mes oreilles.
Le wagon filait à
toute allure en brimbalant avec jubilation sa carcasse entre chaque
station. Aux soubresauts de la machine, une masse de viande compacte
venait se serrer contre mes jambes, mes épaules, mes bras, ma tête
et parfois ma bouche. L’asphyxie menaçait, mes membres
s’engourdissaient, ma poitrine étouffait, ma fesse
s’engourdissait. Et puis une nouvelle secousse entraînait le
troupeau à bâbord.
Roulis, tangage, la
rame se rêvait navire. J’en profitais pour aspirer vite quelques
litres d’oxygène troublé que je filtrais à travers le tricot de
ma manche. Mais je ne bougeais pas. Mon strapontin m’était
trophée. Je l’avais gagné de haute lutte.
D’abord, il
m’avait fallu pénétrer le wagon. La porte béante s’était
ouverte comme un pet monstrueux. Elle offrait à voir le fond de son
intestin où un tas informe d’humains s’entassait comme des vers
immobiles bien décidés à y rester et à n’en pas bouger. Ils
étaient si nombreux que certains d’entre eux dégorgeaient d’un
pied ou d’un bras. Le pâle de leur visage triste et gris, verni à
la colle de la résignation et de l’indifférence semblait
menaçant.
J’avais repéré
une mince brèche entre un col blanc à lunettes et un jeune mec
casqué d’un isolant musical. La lutte s’annonçait âpre. Les
autres combattants du quai avaient renoncé. Je me retrouvais seule
face à ces golems du petit matin. Je retenais soudain ma respiration
et me jetais à corps perdu dans cette matière informe. Des bras,
des coudes me faisaient résistance. Je forçais en m’aidant de mes
fesses pour pousser et me glisser dans le mince espace visé. Le col
blanc se mit à grogner, obligé de reculer en se collant plus encore
au ventre des autres. Je l’ignorais et poursuivais la lutte. Je
parvenais enfin à poser mes pieds à l’intérieur et bien qu’ils
dépassaient, je savais que j’avais gagné la première épreuve.
Le signal de départ retentit et la porte se referma comme une
fermeture éclair qui aurait eu peine à glisser.
Au bout de trois
stations, le volume de la masse avait un peu fondu et j’en avais
profité pour m’accaparer, avide, et sur une fesse, le strapontin
qu’occupait une vieille dame. J’avais surtout été plus rapide
que la femme au chignon qui le lorgnait depuis un bon bout de temps.
Mais les stations suivantes avaient regonflé la baudruche et c’est
ainsi que je me retrouvais une fois sur deux ballottée et étouffée
sur mon strapontin. Je subis ces pressions durant une bonne
demi-heure mais ne capitulais pas. Des regards de haine me perçaient,
moi, je leur renvoyais le plus beau de mes sourires.
Enfin, j’arrivais
à destination. Pour sortir, même combat, à l’envers. Des bras,
des coudes, des ventres, des yeux noirs ou absents… Ma station,
c’était "la Fourche", et je crois bien y avoir aperçu
celle du diable en passant le portillon.
