15 janv. 2012

Théodora




Y a sa couette et puis autour l’odeur fauve de sa nuit. Y a ses brumes et son matin flirtant du bout de leur haleine sur l’oreiller froissé. Y a ses jambes nues, ses longues jambes échouées comme des branches sèches d’hiver dessus, dessus le tissu doux, le tissu de sa couette encore moite et tiède des effluves d’un rêve. Un rêve qui se délite vers l’arôme rêvé d’une tasse de café. N’en reste plus au loin qu’un très long hévéa que son cerveau empoigne dans un gant de latex pour le caler bien vite au fin fond de sa rade. Théodora baille. Les phalènes de son songe ont replié leurs ailes et seuls dans son esprit, quelques poils blancs laineux perlent d’un edelweiss comme des étoiles d’argent résistant à l’éveil. 

- ça pousse dru !

Elle se dit ça tout bas Théodora, se dit ça en caressant ses jambes. Longues. Les poils y ont poussé sans qu'elle y pense vraiment. Ça fait comme une forêt. Forêt. Celle de son rêve sûrement. Les poils blancs laineux de l’immortelle pensée lui ont cligné ce flash comme une furtive virgule: des milliers de grands arbres et de petits sentiers et puis dans le vert sombre, Théodora toute seule, égarée sur l'humus comme une feuille légère. Perdue. Elle a peur. 

La diapo est passée comme un glaçon d’effroi qui déjà a fondu dans l’anse de son esprit mais ça la glace encore dérangeant au passage ses brumes et son matin, ses chers amants complices. Le beurre de sa tartine a pris un sale goût rance. Théodora n’aime pas. Qu’importe elle a son truc : quand l'amère se pointe, Théodora le planque. Elle le love en loucedé dans de gros draps épais et cachent son aigre vain dans les plis bienvenus d'un oubli qui dit oui. Ça aplanit son acre et lui laboure des champs qu’elle cultive dans sa chambre à grands coups de bémols. C'est comme ça qu'elle s'enchante et aussi qu'elle enchante. 


Elle a bien tout enfoui et sur son lit défait savoure par lapées son tout premier café. La Paix. Ses mains enserrent son mug et son regard ses pieds. Les ongles de ses orteils c’est comme des petites criques qui se moqueraient des lignes et puis ses jambes encore, ses longues jambes. Théodora en rit et se fout de leurs poils. En planquant son amère, elle s’est cachée avec. Sa chambre c'est sa forêt. Une forêt sans peur où elle s'est bien garée. Une forêt sans pleurs d'un autre qui l'aimerait. Théodora sourit, elle a bu son café.

20 déc. 2011

Un jour de Lui



 Ce soir, la lune a pris ses RTT, c’est la Vénus qui bosse. J’en ai profité pour grimper sur les toits et m’asseoir sur le rebord d’une cheminée. Bien calée sur sa brique, mon cœur a  la trique. L'automne, la nuit et lui, j’exulte.

En bas, la ville, le monde, en haut, Vénus et moi. Quoi de mieux que le toit pour mieux jouir de lui. Mon Aphrodite est pleine, je ne sais plus où verser.
  
L’ardoise des toitures bleuit mes yeux et le vent sec flagelle voluptueusement ma peau qui goutte de lui. Vénus me jalouse et s’amuse à en laper le suc, mais mon antre est si gonflée de lui que ça ne suffit pas à en vider le miel.

Il est mon Krypton, mon chaos précieux, que je cache en secret sous mon air de rien, mon Saigneur de mots qu'aucun verbe n'apaise quand en silence je crie.

Pourtant, j’ai dans la tête un ciel bien plus fou que la Forca del destino dans la voix d'une Callas.  j’y ai brassé  tant de caresses rêvées, de baisers enflammés, d’extases communiées, de mots tus dans le dit, de lui sur moi dedans qu’il me faut en déchirer l’hymen pour qu’enfin mon cri de lui jaillisse.

En bas les réverbères geignent en versant de banales lueurs. La mienne est un soleil  qui  brille sur un songe si vibrant qu'il hausse de mille spasmes la palette de mon présent. Il faut bien qu'il la voie puisqu’elle luit tant de lui. 

Alors je m'allonge et sur le toit du monde, Vénus, ma sœur câline dessine sur ma fièvre  le visage d’une proue.

Et sur la ville enfin, où peut-être il sommeille, ma vague peut cracher dans un râle de marée, mon amour tout à lui à jamais dévoilé. 

Coïtude






J’ai dans la queue des pourquoi qui anguillent
Dans l’air
De longs tétards qui saignent des larmes de vase
Amère
J’ai l’étant qui s’ensperme et le coït
qui doute
Ma terre a la chair  faible l’homme a bouffé
Sa croute

 A quoi bon des semailles
Qui germeront sous verre
Atrophiées des entrailles
Prisonnières sous la serre

Je veux jouir sans semence dans des calices
Stériles
Aimer sans rejetons jeter ma gourme
Aux arbres
Fertiliser les champs de mes poussières
D’argile
Semer mon ADN  loin des sanctuaires
De marbre

 La  bourse reine mitraille
De grenades numéraires
La vie qui s’encobaye
des petits d’homme de terre

 ça bouscule mes reins sur des riens de
demain
Niquer tous les banksters en leur laissant
la dette
faire l’amour à ma femme en partageant
le gain
de l’unique plaisir qu’aucune carte
n’achète

J’ai dans la queue des pourquoi qui se cognent
J’aère
De longs tétards qui saignent des larmes de vase
Amère
J’ai l’étant qui s’ensperme et le coït
qui doute
Ma terre a la chair  faible l’homme a bouffé
Sa croûte


* To "No Luxe"  (Bordeaux)


Kristina ma Kirsten




Kristina ma Kirsten
Mon sucre ma plume d’ange,
je te veux je t’aliène,
Plus rien ne nous dérange.
Tu baroques dans ma tête
des motets de Lulli
Comme un psaume qui fouette
vers ta bouche ravie.

Tu es ma walkyrie,
Ma déesse porcelaine,
Odin me l’a écrit,
Freyja ma souveraine!
Évanescente neige
brûlant sous la toison,
délicieux sortilège
Enivrant ma raison.

Vois mon glaive dressé
vers ta blonde prairie
où coulent mes baisers
Qu’aucune bise ne tarit!
Il n’aspire qu’à verser
dans ton calice offert
Le suc de ma coulée
que ta blondeur génère.

 Kristina ma Kirsten,
Mon sucre ma plume d’ange,
Ma perle ma sirène,
Je suis fou je m’effrange
dans ton regard bleu pâle
Qui coule sur tes blés
Comme un champ de percale
Où je pose un baiser.

Quoi ? tu fuis mon aimée
Kristina ma Kirsten,
Mon Inger adorée,
Mon graal mon arlésienne!
Veux-tu donc ignorer
Ta blondeur sur ma vie
A jamais arrimée
À ta scandinavie!

Qu’importe ma Kirsten!
Mon sucre ma plume d’ange,
je te veux je t’aliène,
Tu seras ma vendange
Et je te cueillerais
Comme une grappe étonne
Jusqu’au sarment usé
De mon dernier automne.

*to Jf Chételat

19 déc. 2011

Nature morte

 "Nature morte aux tulipes" - 1932
Picasso

On hésite entre une salle de ponte et une alcôve de lupanar. Ça fornique, gigote, aspire, suce goulûment la sauce rouge. Ça court entre des lambeaux de muqueuse brune. Ça creuse des galeries, longe des venelles de nerfs, clapote dans le pus, grouille sur la peau déjà verdâtre. Personne n’a raté le rendez-vous : larves, pupes, vers dansent la gigue en aspirant la vie de cette chair inerte tandis qu‘en dessous noirs la mouche carnière fouette ses imagos animant la partouze de la putréfaction. Tess leur a offert son corps, ils en ont fait leur lit. Trois semaines qu‘ils s‘y vautrent.

Le sang a coulé de son bras et s’est figé comme une lave sèche sur les lattes du plancher. La veine tranchée de son poignet a ouvert la chantepleure d’une autre vie, une vie qui pue tant la camarde qu‘elle a chassé l’odeur de tabac froid, celle qui s’agrippait aux tentures larmoyantes de Tess. Le quartier de lune que dessinait ses lèvres est restée crispé sur sa bouche bleuie et son regard a bu le filtre du néant. Elle a rejoint la tulipe de plastique qui gît sur l’étagère comme une nature morte.

Ce qui tue surtout c’est le bruit de la puanteur toujours. Tess est morte seule sous son toit comme une banale routine. Elle devait l'être depuis très longtemps. Il y a un mot sur le frigo.

« A sale vie, sale mort »

Marie-Claire, la mouche de Raoul jubile sur son bras. C'est peut-être elle qui l'a décidé à mordre la vipère. En fin. Pour le reste on ne sait rien. 

17 déc. 2011

Marie-Claire



Quinze heures, on est le matin, Raoul va vers la cafetière, chiffonne sa tignasse et baille. Un relent fétide jaillit de sa bouche. L’odeur du souffre il connait. Il néglige et se verse un café. Son crâne crache du Black Sabbath, ça cogne dur dedans, ça aussi il connait. 

Il allume une clope et va s’asseoir sur le bout du lit. Son tee-shirt gris sale pend sur son slip. Il regarde ses jambes. Elles sont maigres, il s’en fout. Ses mains tremblent. Il croit que ça va passer. Ça ne passe jamais. Et ce pied gauche qui gonfle et fourmille de civelles violacées un peu plus chaque jour.

Une mouche, toujours la même, s’y pose. Ça fait des semaines qu’à son réveil, Marie-Claire s’y pose. C’est comme ça qu’il l'appelle, Marie-Claire. La mouche elle est là sur son pied avec ses gros yeux. Elle ne bouge pas. Il la regarde. Il fume en la regardant. Il  regarde son pied, baille encore, renifle, ça fait fuir Marie-Claire. Il ne la voit plus, il la cherche. Une gorgée de café, deux taffes en l'air vers la fenêtre. La mouche y est, collée. Il y a  du soleil dehors. Quand il sortira il n'y en aura plus. Il se dit ça comme ça parce qu'il le voit c'est tout. La nuit il ne regarde même pas les étoiles. 

Faut qu'il se lève. Il doit bien rester quelques canettes dans les packs qui s'amoncellent au sol. L'écharpe de Tess est restée sur le dos de la chaise. Il ne l'a pas entendue partir. Ils ont fait l’amour, il croit. Il ne s'en souvient pas vraiment. Tess reviendra demain ou jamais, peut-être.  La porte de Raoul n'a pas de clef, elle sait, il se lève.

Son pied, il le pose sur sa chemise qui traîne à terre, trébuche dans la manche, se rattrape au bord de la table, jure. Un plat de pâtes moisies tombe sur le lino. Gong dans sa geole, Raoul s'arrête. Des veines de cymbales l'ensanglantent de sons. Sa tête rugit. La calmer. Il la serre fort entre ses mains... ça bout, tonne, gronde, explose. Son crâne est un volcan, la lave s'y répand, il la sent.  Des éclairs de piqûres électrisent son corps.  Le formica de la table lui fait froid dans ses doigts. Sa main se tétanise sur une tache de gras et le soleil pâlit. La pièce s'emplit de brume. La fenêtre s'éteint. Raoul  se raidit, tangue, vacille, tombe. Marie-Claire se pose à nouveau sur son pied. Rien n'a vraiment changé, seules les civelles violacées n'y fourmillent plus. Tess l'ignore encore.

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16 déc. 2011

Aminata


 Portrait d’une femme noire dit autrefois "Portrait d’une négresse"
                                                        Marie-Guillemine Benoist, 1800





Sur ton sable de feu que tes pieds nus effleurent
D’une empreinte légère à l’indolente ardeur
tes rondes fesses ondulent esquissant un oriel
sur la chapelle lisse de ton dos qui m’appelle

Aminata ma lionne, mon antilope fière
Mon ivoire, ma tour, ma divine, ma sorcière
Ta peau de jais qui luit sous ton arbre à palabres
Me conte des voyages qu’aucune voix ne cabre

Glisser comme une goutte ruisselant sur ta croupe
Et me laisser bercer aux voiles de ta chaloupe
Me poser comme un grain à l’orée de ta cuisse
Et m’abreuver sans fin au miel de tes abysses

M’étendre sur ta peau aussi douce qu’une moire
Y broder des dentelles en faire mon écritoire
Oser ma langue folle sur tes mamelles offertes
Au ciel de ton Afrique où les aigles dissertent

Plonger dans la savane de ta crinière bleue
allumer de torsades le noir de ton cheveu
Humer jusqu’à l’ivresse l’alcool de ton raisin
Et m’en presser la lie à en mourir demain

Je suis ton sirocco chargé de grains d’amour
Venu souffler sur toi l’épice de mes velours
Et sous le baobab où l’éléphant s’endort
Nous boirons si tu veux le vin de palme encore.

Aminata ma lionne, mon antilope fière
Mon ivoire, ma tour, ma divine, ma sorcière
Je me ferai griot pour clamer à tes frères
Que je veux t’aimer libre comme coule la rivière.



14 déc. 2011

Moonboots

Pierre Monestier


C'est un lundremanche d'Août pas doux. La ville a enfilé ses moonboots. Elle clapote dans un spleen qui éclabousse Pablo. Ça ne le gêne pas. Qu'elle soit bottée ou en tong, il aime ses chaussées. Il a l'humeur étanche. Il marche. Ses semelles ont des ailes dont les plumes de cuir écrivent dans sa tête des avenues d'histoires. Il essuie ses lunettes et tourne rue des abbesses en évitant une flaque. 


Pablo a un trottoir qu'il s'est pavé tout seul. Il a fouillé sa terre il y a bien longtemps, s'est fait archéologue en creusant l'ardoisière où sa vie a tracé l'inventaire de ses geôles. Il y a trouvé des pierres où grouillaient des dragons, des sphinx, des licornes et même des oxymores et a vu comme Rimbaud des "Tortures qui rient". Alors soigneusement il a pris son burin et comme se voulant libre, il les a rabotés. Et puis un peu plus tard il a saisi sa bêche. Il a déraciné le chiendent le liseron le plantain et l'ortie qui comme des courtisans envahissaient sa rue. Ainsi son macadam il se l'est fait léger, ignorant les gorgones qui arpentent la cité. Personne ne l'attend et il n'attend personne. Il marche.

Ce lundremanche d'Août, Pablo sous un ciel gris n'a pas le pas perdu. Il suit sa voix du monde comme un Mose Allison sur un boogie woogie libre sur ses deux pieds. S'évadant d'une vitrine, un mannequin lui sourit. Elle a le fuselage des jambes d'une Cyd Charisse et l'entraîne vers la Butte en chantant sous la pluie. Son Mont de Mars à lui n'a pas l'idée guerrière. Il a l'âme aérienne dont l'aile se veut paisible comme celle d'un deltaplane. Pablo n’a pas d’amour, il l’emprunte parfois mais ne le garde pas. Il marche.  

Comme un chat sans gouttières il gravit en danseuse les marches de l'escalier de la rue Foyatier. Pablo atteint le Tertre sans en peindre la place, s’assoit à une terrasse près d'une femme qui fume devant un expresso. Elle n’a pas l’air pressé, on dirait qu’elle attend. Ça plait bien à Pablo, il se penche vers elle.

- ça n’sert à rien vous savez!
- A rien quoi?
- D’attendre.
- Je n’sais faire que ça
- Vous le faites mal on dirait
- mal, pourquoi?
- parce que ça vous rend triste

- je vous l’ai dit, je n’sais rien faire d’autre.
- si vous voulez je peux vous apprendre
- apprendre quoi?
- à attendre sans être triste.
- je veux bien mais il pleut
- Oubliez la pluie
- d’accord et après? J’attends encore!
- vous attendez quoi ou qui ?
- j’attends Raoul
- vous êtes sûre qu’il va venir?
- Non
- Raison de plus pour ne pas l’attendre
- mais…
- Attendre c’est mourir
- C’est faux, je suis pleine d’espoir!

- Vos yeux disent le contraire.
- Bon… alors que dois-je faire Monsieur mon conseiller?
- Pablo...
- Tess...

- Alors Tess ne figez pas votre temps dans l’attente. C'est un temps mort pire que la mort puisqu'il vous fait souffrir. Vivez! Si Raoul a envie de venir, il viendra.
- Mais je veux qu’il vienne!
- vous ne pouvez pas vouloir à sa place Tess, venez! ...


Tess s’est levée et l'a suivi. Ils ont marché longtemps en ignorant la pluie. Leurs pas sur le trottoir posaient des confidences et le temps dans leur voix discrètement fondait. Quand la Place Pigalle s'est mise à pétiller des spotlights de l'amour, Pablo a vu que Tess n’avait plus l’œil triste. Ils ont marché encore jusqu'au Moulin Rouge, puis se sont séparés comme ils s’étaient connus.

Longtemps il est resté à regarder au loin Tess qui s'éloignait Boulevard de Clichy. Pablo a vu alors que la ville avait mis ses moonboots... 

ça l'a éclaboussé. 

Maintenant c’était lui qui était dans l’attente. Pourtant il était sûr d'avoir tout raboté...

13 déc. 2011

Son galop sur la lande

 "Day-Dream"
   Andrew Wyeth


Du crépuscule à l'aube, Tess reluit de lui. Depuis qu'il est parti, elle a l'heure frémissante. Ce mardredi matin, la douche presse la pomme qui jute un filet d'eau glissant entre ses cuisses. Le savon citronné limonade sa peau et confise son fruit d'un sucre qui dit oui. La mousse sur son sein pétille de frissons, elle attrape sa serviette, il est temps de sortir.

Elle enfourche son galop et part vers sa lande où paissent ses espoirs sur le buis de ses doutes. Sa lande c'est son Raoul qu'elle chevauche chaque jour sur un sentier qu'elle cache dans ses pluies d'illusions.

Son grand cheval sauvage l'entraîne vers la lagune où l'eau de l'impatience bouillonne comme la lave qui brûle à coups de crampes la fièvre de son amour. Mais la bête se cabre, hennit et puis se tait. Tess est désarçonnée et se retrouve à terre sur des molinies bleues qui pâlissent sur la berge. Alors elle s'étend sur la touffe de paleine et parle à son Raoul en caressant ses herbes. Elle confie à ses prêles le feu qui la consume et hurle à ses ajoncs sa crainte qu'il l'oublie.

Sous le ciel de sa lande, son souffle n'a pas d'écho et Tess qui s'en étouffe se love dans les bruyères pour enfouir ses sanglots. Le cri rauque d'une aigrette accompagne sa plainte qu'elle libère de sa gorge comme on mord du vent.

Le crépuscule se penche sur l'épaule de Tess qui  sèche ses larmes vaines d'un revers de sourire. La lagune se tait, son cheval la ramène et sa nuit la console jusqu'à l'aube prochaine.

Demain elle reviendra, il y aura la douche et puis la lande encore, et son Raoul peut-être dans les vertes bruyères.


12 déc. 2011

Le Pari


  "La lune pour réverbère"


-  Je vais vous poser une question : si vous me répondez non, vous me devrez mille  euros, si vous me répondez oui, c’est moi qui vous les devrai ! D’accord?

-  Bah, je prends le risque!   répondit Monsieur Achille à Benoît.

-  Alors voila: voulez-vous me prêter mille Euros?

-  Je? … et  bien! euh... Non!

-  Donc vous me les devez!

… et Benoît sortit de la cordonnerie de monsieur Achille avec ses mille euros.


L’odeur de la colle et du cuir, et puis le bruit du banc de finissage l’avaient un peu grisé, et, dans la rue, il fit un pas de deux, bousculant au passage une ménagère et son cabas.

Il était neuf heures du matin. Maintenant il fallait s’organiser. Il se dirigea vers le parc Saint-Crépin et s’affala sur un banc public, face à un plan d’eau immobile et vert. Ce petit coin de chlorophylle, dans la ville, sentait le sucre d’orge et le bébé. Des mamans n’étaient pas loin et Benoît pensa à Florence.

Il l’avait rencontrée un mois auparavant dans la file d’attente de chez l’arabe  situé en bas de chez lui. Il se tenait derrière elle. D’emblée, il avait humé du regard la ligne parfaite des jambes hâlées et lisses de cette fille. Ses fesses rebondies et moulées dans une jupe rouge, avaient insensiblement frôlé sa cuisse qui s’était mise à frissonner, et de ce frisson soudain naquit en lui l’irrésistible envie de poser un baiser sur sa nuque brune. Instantanément, Florence s’était retournée, surprise, sans plus.  Puis elle avait ri, et Benoît avait rougi, ravi.

Ils avaient acheté une botte de poireaux et étaient partis vers les escaliers de la chambre de Benoît. Là, heureux, ils en avaient fait un potage. Après avoir lentement lapé le breuvage diurétique de leur amour naissant, ils s’étaient quittés jusqu’au lendemain… et chaque lendemain suivant, ils s’étaient revus.

Un ballon jaune vint heurter le pied de Benoît, ce qui le redéposa immédiatement sur son banc. Il se rappela sa belle journée, se leva, et s’éloigna du parc Saint - Crépin.

En premier lieu, il fallait rassurer ses créanciers. Ensuite passer rue de la Joie. Il avait en effet repéré une petite bague pour Florence. Il était certain qu’elle aimerait le petit anneau d’or surmonté d’un caillou de quartz violet. Et puis, pensait-il, l’améthyste s’accorderait parfaitement aux reflets de ses yeux. Il souhaitait si fort que Florence soit heureuse, que perdu dans ses désirs, il heurta un réverbère, planté là sur le trottoir de ses projets.

- J’ai… j’ai mal à la tête , bredouilla Benoît, assis sur une chaise, dans une pharmacie.

- Calmez-vous, répondit une voix aigüe de femme en blouse blanche, on vous a trouvé dans la rue, évanoui…. Des passants vous ont amené ici… ça va aller, mais il faudrait que vous alliez à l’hôpital

- Non pas besoin … juste une bosse, là, sur le front!

- Ecoutez vous faites ce que vous voulez!  rétorqua la pharmacienne, et elle alla servir une bouteille de sirop antitussif à un bronchitique de passage.

Benoît s’extirpa douloureusement de chez l'apothicaire et retrouva la rue… une rue qui vacillait devant sa pupille hésitante. Cette douleur, là,  derrière la tête lui agaçait désagréablement la mémoire… Florence, Monsieur Achille, l’améthyste tournaient dans son esprit comme des feuilles de papier devant un ventilateur fou. Il aperçut au loin l’enseigne lumineuse d’un cinéma et décida de s’y engouffrer.

La petite salle obscure l’enveloppa d’une odeur de sueur et de poussières mélangées et il s’y installa à l’aveugle. Il s’emplit de l’écran comme d’une pression de ventoline et se sentit mieux. On projetait les Ailes du désir de Wim Wenders et il s’aperçut qu’il n’avait plus ces ailes là. Le poteau, au passage, les lui avait arrachées. Derrière lui, des papiers de bonbons lui froissèrent l’oreille et il se leva pour aller expirer au dehors la réalité qu’il venait d’inspirer.

Là, il s'adossa contre la vitrine d'un fleuriste et souffla. Le son d'un klaxon claqua à ses oreilles  et il vit de sa tête surgir sa douleur comme une bulle translucide qui flotta un instant au-dessus du trottoir. La suivant du regard, il la vit s'éclater dans le caniveau où erraient des mégots.  Il fixa longtemps le trottoir et en silence s'injuria violemment comme se fouette un pénitent.

Benoît se dirigea vers le parc Saint - Crépin pour retrouver le cordonnier.

- Vous savez, Monsieur Achille, le pari, c’était pour rire!

-  Je sais… répondit l’artisan sans lever la tête.

Alors Benoît lui rendit ses mille euros, sortit de l’atelier et monta dans sa jaguar, garée là, sur le parking de ses jeux solitaires



Tours, 1992

9 déc. 2011

Le bonhomme de neige de la rue Saint-Hubert




La peinture jaune et sale des murs de la cuisine suppure l'ennui et la résignation... ça sent le tabac froid et l'huile vieille et lourde. Au milieu de la pièce, une table en formica vert hôpital se lamente....  des factures frayent avec un beurrier perdu entre une coupe de fruits et un verre de lait vide. C'est le verre que Rodrigo vient de boire.

Il vient de passer deux bonnes heures à patiner avec ses copains dans le parc situé derrière le bloc. Avant, il était à l'école. On est vendredi. C'est jour de lavage. Le linge sale est entassé dans deux grands sacs poubelle près de la porte d'entrée.

C'est sa mère, Jenny, qui a tout préparé. Elle travaille six jours par semaine comme serveuse au Modigliani, un resto italien. Elle embauche chaque soir à seize heures et rentre tard dans la nuit. Rodrigo est habitué. Quand il était petit, c'est la voisine qui le gardait. Maintenant, il a dix ans, il est grand et sait se débrouiller seul. Son repas est prêt, il n'a qu'à le réchauffer. Il a faim. Il va d'abord manger, après il ira à la laverie.

La télévision ronronne, imperturbable sur un buffet bancal près du frigo. Elle reste allumée toute la journée, même quand l'appartement est vide. Il est dix-huit heures. C'est l'heure des nouvelles. Rodrigo s'en fiche, ça ne l'intéresse pas. Il préfère écouter de la musique. Alors, il pèse sur le bouton de son MP3, enfonce les deux minuscules écouteurs dans ses oreilles et pousse à fond le volume de manière à ce que le son lui pénètre le corps entièrement. "Laïla", d'Eric Clapton le couvre comme une couverture et il aime s'y blottir chaque fois qu'il rentre. Il a découvert cette chanson à la radio et il a tout fait pour trouver ce morceau. Il l'a fait écouter à ses copains, mais ils n'ont pas aimé. Ils ont dit que c'était de la musique de vieux. Rodrigo n'a pas répondu, il a juste souri parce qu'il pense que la musique n'a pas d'âge. Laïla lui plaît, Laïla le réchauffe, et cela suffit à son bonheur présent.

Il enfourne l'assiette de spaghetti bolognaise dans le vieux four à micro ondes, et se verse un verre de coca. Son sac à dos d'école gît sur une chaise. Il le regarde et se dit qu'il fera ses devoirs plus tard, après être rentré de la laverie. Il sait bien qu'il ne les fera pas. Il n'en a pas envie. De toute façon, c'est comme les nouvelles à la télé, ça ne l'intéresse pas. A l'école, ce qui lui plaît, ce sont les livres d'histoire et de géographie, tout le reste l'ennuie.

La sonnerie du micro-ondes vient de retentir. Il en sort l'assiette fumante et la pose sur la table. Assis sur une fesse, il avale machinalement ses spaghetti et son regard s'attarde sur une facture de téléphone qui dépasse d'une enveloppe déchirée.

Peu à peu, Laïla s'éloigne de ses oreilles et le visage de son père s'impose à ses yeux. Il le voit comme il l'a entendu une fois au téléphone, il y a longtemps... trois ou quatre ans peut-être. C'est flou, mais cette image sonore est restée imprégnée dans son tympan comme un accent clair, ensoleillé et chaud. A cette voix qui roule comme une vague vague sur son visage d'enfant, il ne peut associer qu'une photo, une seule, celle qui trône sur la commode de la chambre de sa mère.

Il sait qu'il s'appelle Pablo et qu'il est espagnol. Il habite Valence. Sur la carte du monde, Rodrigo a entouré de rouge la ville de son père. Il a glané ça et là des photos de la ville et les a collées sur les pages de son cahier secret. Chaque soir, il le feuillète et rêve qu'il marche aux côtés de son père. Ils longent ensemble cette mer inconnue dont il aime à se répéter le nom : Méditerranée!... Il en ignore la cause, mais ce mot prononcé le bouleverse et l'enchante à chaque fois.

Il y a dix ans, Pablo a rencontré Jenny à Montréal. Il se sont aimés. Rodrigo est né. Trois mois après, Pablo est reparti vers son Espagne natale, laissant Jenny et leur fils sur ce sol qui lui était devenu décidément trop froid. Il aurait pu les emmener avec lui, Jenny était d'accord, mais il ne l'a pas fait. C'est tout ce que Rodrigo sait de cette histoire, son histoire.

Il a appris tout cela le jour où son père a appelé, il y a quatre ans. Rodrigo n'a pas su, n'a pas pu lui parler. Depuis, sa mère n'a plus jamais évoqué son père, et il n'a pas osé la questionner. Il sent qu'elle n'a pas envie de lui répondre. Il ne sait pas pourquoi son père n'a appelé qu'une seule fois en dix ans.

Il n'a pas pu lui dire au téléphone... il a trouvé que c'était plus facile avec des mots. Alors, l'année dernière, à Noël, il lui a écrit en cachette. Mais sa lettre lui est revenue avec pour mention "adresse incomplète". Pourtant, il avait bien inscrit "Pablo Zarzo, Valencia, Espagne". Jenny lui a expliqué qu'il fallait indiquer le nom de la rue pour que sa lettre arrive à destination. Elle a ajouté qu'elle ne la connaissait pas. Rodrigo ne l'a pas cru. Il a plié la lettre et l'a rangée dans son cahier secret.

Il a terminé ses spaghetti et sa musique a fini de tourner. Maintenant, il n'entend plus que les voisins qui marchent sur le plancher. Un jour, pense-t-il, tout s'écroulera sur sa tête tant le bois craque et semble se fêler à chacun de leurs pas. Le télephone sonne. Il sait que c'est Jenny qui l'appelle pour savoir si tout va bien, et, comme chaque soir, elle le rappellera plus tard, vers neuf heures, pour lui souhaiter une bonne nuit. C'est comme un rituel, une habitude, dont ni l'un ni l'autre ne pourrait se passer.

Il aime Jenny, très fort... si fort que, parfois il la serre à l'étouffer dans ses petits bras. Cela arrive certains jours, quand elle n'a pas bu et qu'elle lui paraît douce et fragile. Elle ne boit pas tout le temps, mais quand elle est ivre, le lundi surtout, quand elle ne travaille pas, Rodrigo s'enferme dans sa chambre, pousse à fond le bouton de son MP3 et part se recoller dans les pages de son cahier secret. C'est la seule solution qu'il ait trouvée pour ne pas se déchirer complètement. Mais il sait vaguement, inconsciemment que ce pansement est provisoire. Pour l'instant, il fonctionne, même si certaines nuits, son corps s'électrise et le réveille en sursauts, le laissant épuisé par d'incontrôlables secousses.

Pour l'heure, il ne pense pas à tout cela. Il pense qu'il doit aller s'acquitter du lavage hebdomadaire et cela l'agace. Il ferait bien l'impasse sur cette corvée, mais sa tenue de hockey est sale et il a un match demain matin. C'est la seule raison qui le pousse à sortir en direction de la laverie.

Il n'a qu'à traverser la rue, c'est juste en face. Alors il s'harnache de l'indispensable uniforme hivernal: bottes, gros pull, blouson, bonnet, écharpe et mitaines. Les deux gros sacs poubelle sont lourds. Il les charge sur son dos de chaque côté de ses épaules et claque la porte de l'appartement derrière lui.

Il fait déjà nuit. Dehors, le vent fait rageusement l'amour à la neige, cinglant au passage les arbres dénudés et les passants vêtus. La température avoisine les moins vingt dégrés et fait se coller les poils du nez à chaque inspiration. Les trottoirs, gonflés de monticules neigeux que les cols bleus de la ville n'ont pas encore poussés, forment comme une longue chenille blanche qui serpente la rue et forcent les piétons pressés à atteindre le carrefour pour traverser.

Rodrigo préfère couper la chenille blanche et s'y enfoncer jusqu'aux genoux.... ça fait comme une brèche labourée qu'il pourra emprunter au retour. De l'autre côté de la rue, il s'engouffre à nouveau dans la boursoufflure neigeuse, trébuche, se relève et fonce vers la porte vitrée de la laverie.

A l'intérieur, il n'y a personne. Seules les laveuses ronronnent, laissant les sécheuses murmurer. Rodrigo ignore leur blabla et remplit deux machines, machinalement. Il y introduit des pièces de un dollar et de vingt cinq sous, et va s'asseoir sur un banc collé à une table de bois. Ses deux machines se mêlent à la conversation des autres. Il les oublie vite, ne les entend même plus. Il a trois quart d'heure d'attente à combler. Il vient de s'apercevoir qu'il n'a pas pris son MP3. Tant pis, il n'a pas envie de sortir de nouveau.

Il est face à une grande vitre qui donne sur la rue. Il aime la regarder les soirs d'hiver. Il trouve que le jaune ocre des réverbères, des phares des voitures et des fenêtres illuminées imprime sur la neige comme des guirlandes de fêtes. Cette encre dorée qui coule devant ses yeux d'enfant le rend heureux à chaque fois. Malgré le grand froid du dehors, cette image lui est chaude et il s'en gave la tête chaque hiver. Et puis, il y a les arbres!... Ce sont des érables qui gardent sa rue. La neige a supplanté l'effeuillaison pour souligner les branches d'un trait de craie. Rodrigo pense que la neige les habille ainsi par pudeur. Il croit que la neige n'aime pas la nudité.

Son regard se pose maintenant sur la table de bois contre laquelle il est assis. Elle est recouverte de graffiti, de coeurs ornés d'initiales, de phrases obscènes, et de citations sur la vie et l'amour. Son inscription à lui y est toujours. Elle date de l'année dernière. "Valencia" prône à côté de "Joyce aime Patrick", et ce soir encore, ce mot brille en lui bien plus que les lumières de la ville. De ces petits doigts bruns, il en caresse les lettres et sourit.

Une dame du quartier vient d'entrer et le fait sursauter.

 -Allo Rodrigo! tu vas-tu?

-ça va.

-Et ta mère?

-ça va.

Rodrigo n'a pas envie de parler. Il connait la mère Gagnon, elle est bavarde, et puis elle veut toujours tout savoir.

-Ta mère travaille à c'soir!

-oui.

Tout en pliant son linge propre et sec, la mère Gagnon bavasse et Rodrigo ne lui répond que par des oui et des non évasifs, au hasard. Elle l'agace vraiment. Il a hâte qu'elle parte. Il la regarde. On dirait une grosse vache, pense-t-il... elle en est aux chaussettes, elle a bientôt fini.... ça y est, elle s'en va!

- Rodrigo, si t'as besoin de quéqu'chose à c'soir, ou si tu t'ennuies, viens me voir... t'hésite pas!... allez, bye!

-Merci, bye!

La porte qu'elle a ouverte a laissé passer une portion de vent froid qui fait frissonner Rodrigo. Maintenant, il entend le roulement des laveuses et des sécheuses. La grosse vache l'a replacé brutalement dans la réalité. Il lui en veut. Il la déteste. Il a beau regarder et toucher "Valencia", il ne retrouve plus cette sensation de bonheur mélancolique et doux qui l'enveloppait tout à l'heure. Il sent monter en lui une vengeance ardente. Un jour il lui fera sa fête à la mère Gagnon, et il sera très cruel.

Il a envie de pleurer. Il ne pleurera pas. Il sait depuis longtemps retenir ses larmes en occupant ses mains. Alors, il sort l'opinel de sa poche et se met à creuser le bois de la table. Il y charge toute la hargne que ses larmes refoulées lui insufflent et y inscrit en grosses lettres :"La Gagnon est une grosse vache"

Voilà. Il a terminé. Soulagé, calmé. Il n'a plus envie de pleurer. C'est fini. Il est juste triste et se fiche complètement de la mère Gagnon. Les laveuses se sont tues. Il transfère le linge mouillé dans les sécheuses, remet des pièces et retourne s'asseoir, sur la table, cette fois-ci. Les jambes croisées en tailleur, Rodrigo tape sur les lattes de bois de la table. Le rythme est régulier comme le balancement psychotique d'un métronome... ça le berce. Sur le tempo, il oublie le temps. Sur la mesure, il oublie l'espace. Il est ailleurs, quelquepart dans un vide apaisant.

Dans la rue, le soir est parvenu à chasser le trafic. Chacun est rentré chez soi. Il ne reste que du blanc et du silence. Et le vent s'amuse à les mêler.

La porte de la laverie s'ouvre brusquement. C'est un type qui ressemble à un bonhomme de neige. Il dépose son gros sac  et respire bruyamment. Lentement il se défait de son écharpe parsemée de flocons, puis retire ses gants qu'il jette sur la table... sur "Valencia". D'un coup, d'un seul, Rodrigo pousse violemment les gants "profanateurs" qui vont s'étaler sur le sol.

 - Dégage!

C'est le mot que Rodrigo a jeté comme une mouffle gonflée de rage et de défi. Le bonhomme, sans dire un mot alors, se penche lentement pour ramasser ses gants et vient s'asseoir sur le banc face à lui.

 - Calme-toi, mon garçon, on va se parler tout doux....

Rodrigo se fige, net. Il ouvre plus encore ses grands yeux, et plonge son regard interloqué dans celui, tendre et paisible de l' homme.

 - Parler?...  parler de quoi?

- de toi, de ce mot là, celui que mon gant t'a soufflé

- ça vous regarde pas!.. et puis quel mot d'abord?

- Celui qu'on sait bien tous les deux.


Dehors, le vent continue de faire rageusement l'amour à la neige. Dedans une pluie d'étoiles inonde le regard de  Rodrigo et ça lui pique les yeux comme une gifle de papa. 

 

Montréal, 1997

29 oct. 2011

SERPA

  
Serpa
 (Chroniques de sous la Terre plate)

 Un jour , très bientôt je lui écrirai une chanson sur les femmes brunes africaines...  d'ailleurs je lui ai promis.

En attendant je vous invite à aller découvrir sa galerie de dessins !  Epoustoufflant!


30 juil. 2011

Raoul est parti


Y a du soleil. La belle saison se fait enfin belle et ce vendremanche s'est gonflé la panse de voyages catalans. Raoul a rangé son était dans la malle poste du passé pour faire diligence à son présent. Dans l'évier, baillent encore deux verres où chuchotent quelques feuilles de menthe sans citron. Sur un fauteuil en cuir soupire un keith Jarrett comme un pote délaissé tandis qu'un Debussy lui offre ses rêveries. Raoul a plié ses baguettes dans sa boîte à silence... son tam-tam va résonner ailleurs. Il part.

Tess ne part pas. Il l'a laissé sur un talus d'herbes folles dont sans doute elle se fera des tresses. A son retour peut-être, sa natte sera liane, ainsi de branches en branches, ils se diront les arbres comme jamais la terre n'a entendu bruisser. Mais elle n'espère rien. Tess a dans ses cheveux le même ruban de veines qui s'enroule sur la fourche d'un démon que leurs peurs pudiquement retiennent.

Raoul part sans bagages, léger comme les ailes d'un albatros au-dessus des bateaux. Un jour, Raoul a volé à Léo un bout de son ciel noir. Et quand du regard on veut toucher ses plumes, dans son oeil taquin, on lit comme un défi: "si tu veux les peigner t'as qu'à grimper là-haut".

Son quai n'a pas de brumes et sur les rails de sa partance, il choisit ses traverses au gré de ses errances. Dans ses poches pourtant, il a planqué sa quête qui comme une rossinante le guide vers des moulins. Il s'en approche parfois mais bien vite il les fuit, refusant de se battre pour l'illusoire Graal. C'est pour ça qu'en riant, il préfère un sentier pavé de dérision en foulant de ses pas l'inaccessible étoile. Y a tant de pâquerettes jaillissant du fossé qu'il les cueille en passant pour s'en faire un bouquet d'éphémères pensées ... ça embellit sa route et réjouit son présent qu'il abandonne bien vite sur le râle du désir pour courir aussitôt vers le présent suivant.

On est Samcredi et Raoul est parti. Son tam-tam résonne ailleurs. La voix de Tess pourtant s'est cachée dans ses poches. Ainsi dans cette absence, ils s'écoutent marcher.

26 juil. 2011

Coquelicots


Tess a le coeur jaune depuis qu'à sa fenêtre elle a vu des coquelicots avaler goulûment le pré de son carré. C'est un mardredi gris, elle s'en fout, son herbe est rouge.... Envie d'aller laisser couler sur sa peau quelques gouttes d'huile d'un semis de taches vermillon qu'un Monet aurait pu oublier sur le bord d'un talus. Tess vise le ciel. Il a dans le ventre un château d'eau qui plisse sa forteresse. Au loin, un horizon taquin s'amuse à lui en chatouiller les créneaux. Il va pleuvoir. Tess coiffe son chaperon rouge et sort.

Elle a le look d'une nonne qu'une première promenade déflore sur un sentier de pierres. Le petrichor vient flatter ses narines comme un bouquet d'argile sur un lit d'amants drappés dans de la soie... ça embaume ses sens jusqu'au bout de sa fleur humide comme la terre. Tess encore jouit seule de son premier dehors souriant au camélia qui la salue comme une dame en effleurant sa main d'une caresse discrète. Elle frissonne et rosit sous sa capuche rouge et poursuit sa balade par le petit bois qui veille sur son herbe sanguine.

Les hêtres et les charmes laissent langoureusement pendre leurs chatons qu'une brise vient bercer et tracent à son passage une gloriette d'hommages digne d'un effeuillement d'hymen. Un vieux tronc vermoulu lui fait ostensiblement de l'oeil... ça l'amuse. Elle va poser ses fesses sur son dos tout fripé en étendant les bras vers la cime étonnée. Tess hume voluptueusement le parfum des écorces et lèche la sueur ambrée des arbres qui se pâment. Tess savoure. Elle a dans son humeur des morceaux d'amadou qui embrasent son instant. Les arbres sont ses frères, ses aimants éternels.

Soudain des frondes de fougères frémissent derrière elle. Lentement elle se tourne. Une ombre glisse sur un bosquet de ronces que des mûres sauvages adoucissent de grenat. Elle a cru voir briller deux lapis-lazuli comme des yeux bienveillants perçant comme un saphir. Son chaperon rouge la gêne. Elle s'en défait, en couvre le vieux tronc, se lève et lentement s'approche du fourré. Rien ni personne ne s'y cache. Au loin une silhouette s'enfuit en semant derrière elle des rubans d'étincelles qui viennent jusqu'à elle jaillir comme un espoir. Doucement Tess se penche et enroule son corps de ces cordons brûlants que l'ombre a déposées. Maintenant elle a chaud. Sans vraiment se presser elle part vers le talus où peut-être Monet a déposé sa toile. Elle sait que désormais deux saphirs  la suivent. 


Quand Tess rejoint son pré, un rayon l'a perçé et il n'est plus carré. Les coquelicots s'en sont allés. Son herbe est bleue comme un tapis de myosotis.

Dans le petit bois, sur le vieux tronc froissé, elle a laissé sa cape. Il n'a pas plu. Tess est heureuse.

20 juil. 2011

My RoSe du Mercremanche

It's the one who won't be taking
who cannot seem to give
And the soul afraid of dying
That never learns to leave...


                      

12 juil. 2011

Dans ma maison d’papier



On est Mardredi et le juillet étale sa quincaillerie mobile que des méganes en rut n’aspirent qu’à saillir sur une gamme d’asphalte. Il pleut et je m’fous d’la transhumance. J’ai fermé mon clapet à l’estivage.

J’ai la rue qui baisse, l’arthrose dans l’caniveau et l’réverbère qui décline. J’ai clos mes volets à tous les étés… n’ai gardé que l’étai fait du bois d’la dérision qui soutient le bâti bancal de ma maison d’papier. C’est ma gomme arabique, mon liant, mon effaceur de brumes.

Sur des heures jumelles, j’roule des clopes dans des feuilles-pacotille qu’un sale euro aspire et j’m’avale des tomates sur des miettes de thon qu’un ail n’éveille plus. Mon soleil n’a plus d’pattes et j’ai la lune qui fond dans un vers de poète qui n’veut même plus d’écho. J’effiloche mon temps sur l’étoffe d’une vie qui se découd sans cri et me tisse un éther sans une laine d’amour. J’en écarte pourtant une boutonnière qui rit sur la fenêtre que j’ouvre pour simuler une vie. L’ironie fait tapis sur mes mots de guingois et cache avec brio la poussière de mes jours. Ainsi le dehors croit.  Mais il baisse en dedans comme l’envie qui s’érode sur les pierres d’un rien que ce dehors charrie. Il n’y a plus d’après ni même plus d’aujourd’hui, mes oiseaux migrateurs ne sont pas revenus. Ma sarcelle d’été a déserté mon lac. 

Dans ma maison d’papier qui ne se froisse même plus des voix qui la remuent, j’poinçonne mes rêves à coups d’mirages et puis j’en fais des confettis que j’vais noyer sous la chasse d‘eau.  J’ai plus de ciel, j’ai plus d’étoiles, juste un plafond qui m’rase l’humeur. Ça me fait chauve du sentiment. C’est bien... ça m’lisse des présents indolores et m’permanente des saisons sans semailles ni récoltes. 

Mon pendule s’est arrêté au chambranle vermoulu du monde. Il n’y a plus rien.

Assise sur le pouf de ma maison d'papier, j’attends.

30 juin 2011

Le Bac à sable


(Photo extraite du film de Jean Cocteau  " La Belle et la Bête " 1946)



On avait muselé mes dix ans. Bâillonnée, abandonnée derrière l’enceinte de pierres du pensionnat Saint Michel, je m'étais faite muette comme une pensée solitaire poussant entre les fils d'un trottoir bétonné. J’avais décidé de teindre en bleu marine un sourire de convenance et de l’adoucir d’un silence vêtu de socquettes blanches. Mais sous cet uniforme lisse et docile baignait l'écume de mes jours d'enfant qu'une eau bouillonnante ne cessait de blanchir.

Le soir, je déposais le masque et crachais en cachette ma hargne sur des vers qui se faisaient guerriers. Le jour, il m'arrivait pourtant de me battre vraiment pour briser les barreaux de cette geôle sanctifiée sur l'autel de mon éducation. Pendant mes longs jeudi de repos gris et moites puant l'errance amère, j'organisais des combats entre filles dans le bac à sable de la grande cour. Nous n'étions qu'une dizaine, petites compagnes d'isolement à fouler le gravier froid de la pension désertée par la meute de la semaine. Ces battles exorcisaient ma rage. Cogner, pincer, mordre, rougir jusqu'à l'apoplexie, suer, déchirer, bleuir, saigner me donnait l'illusion d'abattre tous les murs. Je ne pleurais jamais. Chaque coup reçu détruisait une frontière et chaque coup donné m'ouvrait un horizon. Mais c'était peine perdue. Châtiments et sanctions qui concluaient nos joutes armaient bien plus encore le ciment de ma bastille.

Après un mois de lutte dans le bac à sable, vint le résultat de la toute première rédaction de ma vie. Je crois que j'avais écrit un poème sur la mer avec des mots qui tanguaient sur des pieds incertains mais où la rime voguait paisiblement. Mademoiselle Deloffre, la prof de français l'avait lu à toute la classe. J'étais fière mais sans plus. Ce qui me réjouissait surtout c'était de me laisser porter par mes mots qu'elle clamait en oubliant étonnamment qu'ils étaient miens. Je réalisais le pouvoir de leur musique et la liberté qu'ils procuraient à s'évader. Écrire n'était donc pas que se battre ou vomir son aigreur, écrire c'était partir aussi. Ce fut ma première révélation. La seconde fut quand à la fin de sa lecture elle m'offrit en récompense un livre, mon premier vrai livre. Je le pris avec délicatesse et retournais rougissante de plaisir à mon pupitre. Je me souviens de la douceur du papier beige sous mes petits doigts et de l'illustration de la couverture. C'était un magnifique dessin où une jolie princesse regardait avec amour un homme vêtu comme un prince mais avec une tête velue de lion. Il s'agissait de La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont et dès cet instant je sus que ce livre m'accompagnerait toujours. Je le lus et le relus mille fois comme les Contes des mille et une nuits blottie sous les draps de ma petite prison qui n'en était plus une. Je me sentais légère et libre, libre de fuir sans que personne ne s'en aperçoive. Je crois même que je devins plus sage. Chaque nuit j'étais la belle : je jouais du clavecin ou chantais en filant et j'étais amoureuse de ce monstre au grand cœur dans son palais doré. Je n'éprouvais plus le besoin de me battre pour détruire la muraille de ma solitude et ma colère sourde s'était muée en une soif de lire. Je venais de découvrir que la littérature brisait les frontières et me permettait d'aller à l'assaut de contrées et d'idées inconnues sans même que je me cogne. Longtemps après pourtant, en lisant toutes sortes de livres, j'ai su qu'en définitive et depuis la nuit des temps, la littérature ne me parlait que de l'homme ... Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée.

20 juin 2011

Fjorditude

Orphée et Eurydice
Friedrich Rehberg 1810

Tu pourrais te vautrer dans un nid de vipères,
je viendrais te chercher et lécherais ta peau.
Je serais ton Orphée au bout de ton enfer
sans craindre de sucer le pli de tes accrocs…
Raoul

Il a glissé ce mot sous une magnette du frigo et puis il est sorti.  Le post-it de Raoul a figé son ancre comme un aimant sur le corps de leur boîte à froid. Même le silence, comme un bruit orphelin, a grelotté au rythme du souffle encore ensommeillé de Tess.

Bien plus tard, elle a lu, puis relu, assise tout au fond de son fjord où erre depuis toujours son plancton de douleurs.  Quand elle eut englouti tous les vers et leurs pieds, son corps comme enivré s’est mis à balancer. Entre le dos de la chaise et le bord de la table Tess s’est faite métronome. Elle a haché le temps en berçant son regard sur un horizon vide. Et puis soudain, comme une lame de fond le verbe de Raoul a brisé son tempo en une apnée subite.  Le ressac fut violent.  

... s’approcher des algues pour en aspirer l’ode.

A bout de souffle, Tess est allée vers la fenêtre ouverte happer une gorgée de vie.  Le soleil l’a troublée comme un vague clapotis de jour. Penchée vers sa lumière, elle a plissé les yeux comme une inuit perdue sur des floes qui se fêlent. Elle a eu froid partout, a glissé sur sa glaise, disloqué son argile, atomisé sa terre puis sans même réfléchir, a chialé toute sa glace sur un mouroir sans fin. Des stalactites d’amour ont fondu sur ses lèvres en perlant goutte à goutte comme des cristaux de peine. Ça a duré des heures.

Tant d’amour sous bivouac sur sa banquise la noie. Tout au fond de son Fjord où sans cesse le tourment l’enlise dans la vase, Tess sait que son cerbère reste sourd à la lyre et que jamais Raoul la déliera du pire. Pourtant demain encore, Tess se fera vivante et ira le bercer pour apaiser son chant qu'en secret elle adore.